‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 100 sur 198 · LE PRINCE ROYAL DE SAXE · texte numérisé non relu

LE PRINCE ROYAL DE SAXE

avec ce roi des ennuyeux. » — L'officier, en saluant militairement, disait : « C'est bien, je ferai votre commission à mon beau-père. » A ce moment le train partait. L'officier était le prince royal de Saxe. Sa ressemblance avec l'aide de camp du prince de Wasa; celle des uniformes autrichiens et saxons et l'obscurité qui régnait dans la gare, fort mal éclairée, expliquent ma bévue. J'étais conme anéanti. Mais il n v avait rien à

faire. En route, fertig, fort! Heureusement, le futur roi de Saxe juge son beau-père comme moi.

Arrivé à Vienne le 21 au soir, par un temps abominable.

Samedi 22. — Me voilà donc revenu après une absence de trois ans. Quel plaisir de revoir ma famille et mes amis! — Au milieu du jour, à ^ussdorf, assisté à l'arrivée de la fiancée. Le vapeur ne se fut pas plus tôt approché du quai que le jeune Empereur se précipita vers sa future épouse, qu il rencontra sur la passerelle et embrassa, coràm populo. La princesse, grande, élancée, d'un port majestueux, aux traits classiques, mais toute jeune fille encore, gagna en un instant tous les cœurs. Il y avait sur le rivage des groupes de paysans, mais peu de personnages de la Cour et de la société. Une douce et joyeuse émotion se peignait sur toutes les physionomies. Chacun semblait se sentir le frère, le cousin du couple impérial. C'est bien la vieille Autriche qui renait sous les décombres de 1848. Cette idylle, si simple, si poétique, restera gravée dans ma mémoire. Le soir, chez le prince Metternich et chez la princesse Louise Schœnbourg, où j'ai un long entretien

avec le prince Windischgrsetz qui, par sa situation sociale et par son grade de maréchal, est le membre le plus influent de la coterie militaire russophile.

Dimanche 23. — L'entrée solennelle de la jeune princesse s'est faite avec toute la pompe prescrite par les traditions et par l'étiquette, et a été vraiment magnifique. On ne se fait pas d'idée du concours et de l'enthousiasme publics.

Lundi 24. — Les Russes évacuent la Petite-Valachic « par égard pour l'Autriche » . — Aujourd'hui, a eu lieu le mariage. Les grandes charges de la Cour, les chefs des maisons princières, les conseillers intimes et les chambellans, réunis dans les appartements de la Burg, formaient cortège aux fiancés. On nous faissait passer par les corridors qui relient le palais à Saint-Augustin, paroisse de la Cour. Près de cinquante évêques entouraient le maître-autel. Le cardinal Rauscher, archevêque de Vienne, prononça le discours qu'on trouva trop long et qui lui valut le sobriquet de cardinal plauscher (bavard), avant qu'il n'eût terminé son panégyrique. L'Empereur et l'Impératrice formaient un groupe charmant. Les hommes brillaient par la richesse des uniformes; les femmes par leurs tailles élevées, beaucoup d'entre elles par leur beauté, presque toutes par la noblesse de leur maintien, la richesse et l'éclat de leurs parures. A huit heures et demie, des salves d'artillerie annoncèrent à la ville que l'échange des bagues avait eu lieu. De l'église on se rendit au palais, dans la grande salle des cérémonies. Leurs Majestés se tenaient debout

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sur l'estrade du trône ; les dames les approchaient une à une, faisant leurs révérences à l'Empereur et baisant la main de l'Impératrice. Les hommes se bornaient à défiler devant le trône. Nous sûmes que la jeune mariée ne voulait pas entendre parler du baisement de main : « Comment, disait-elle, se laisser baiser la main par des femmes plus âgées que moi? Jamais! » Il fallut l'intervention de 1 Empereur pour la décider à se soumettre aux prescriptions de l'étiquette. Ce petit incident, qui s était passé derrière les coulisses, amusait nos dames et les disposait favorablement envers leur nouvelle souveraine qui, en vérité, est encore une enfant. A dix heures, tout était terminé. Que Dieu bénisse le jeune couple !

Jeudi 27. — Longue et bonne audience de l'Empereur. Diné chez le comte Buol, avec le duc de Cambridge, Westmoreland, le prince de Gobourg et des héros de 1848 : les généraux Schlick, Jellachich, Wimpffen, Clam Gallas. Le soir, bal à la Cour. — Longue audience de 1 archiduc Albert qui, lui aussi, est très contraire à l'alliance occidentale. — Dans mes conversations journalières avec les chefs militaires, je répète, en le variant, le thème que voici : « Je ne suis ni Anglo-Français, ni Russe. Je suis Autrichien et, comme tel, je ne puis pas désirer que la Russie s'empare de la Turquie. » Mais, :usqu'à présent, je n'ai converti personne.

Samedi 29. — Rodolphe Apponyi et moi, chez l'Empereur pour prêter serment en notre qualité de conseillers intimes.

Dimanche 30. — Le 23. les flottes anglo-françaises ont bombardé la ville d'Odessa sans lui faire beaucoup de mal, ce qui étaità prévoir et même à désirer. — Tous les jours, des dîners en ville. Aujourd'hui, c'était le tour du cardinal Viale Prela, dont la longue nonciature touche à sa fin. Bon prêtre, pieux, instruit; avec cela homme du monde et fort répandu dans la société : il laissera ici un grand vide et d'universels regrets.

MAI

Du lundi 1" au mercredi 10. — Le temps s'enfuit comme un rêve. J'assiste tous les matins, chez le comte Buol, à la lecture des dépêches, avec Werner et Meyscuburg; je passe le reste de la journée avec mes amis et, tous les soirs, avant de me lancer dans le monde, une ou deux heures chez le prince de Metternich. C'est un charmant vieillard qui a, malgré son grand âge, conservé toute la lucidité de son esprit et suit les événements du jour avec un vif intérêt. Sa surdité, il est vrai, l'empêche de prendre part à des conversations générales ; mais en tête à tête il est facile de se faire comprendre. Le lendemain de mon arrivée, il me prit dans son cabinet et fondit en larmes. La mort lui a enlevé, il y a deux mois, sa femme, sa compagne fidèle dans les bons comme dans les mauvais jours; la belle, la bonne, la spirituelle, la terrible princesse Mélanie. Dans les premiers jours d'affliction il n'a écrit qu'à deux personnes : au roi Léopold des Belges et à moi. « En Mélanie, disait-il dans sa lettre à moi, vous avez

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