‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 102 sur 198 · DÉPART DE VIENNE · texte numérisé non relu

DÉPART DE VIENNE

Notre société, il est vrai, se soucie peu de politique. Si on y touche parfois, c'est pour blâmer tout ce qui se fait. Nous sommes nés frondeurs; mais des frondeurs auxquels on laisse leur franc parler, parce qu ils ne font de mal à personne. Ici-bas, la tempête a beau gronder; elle n'atteint pas les régions sereines et pacifiques de l'Olympe. Nos déesses y sont solidement établies. Et quelle race puissante, ces femmes à la taille élevée, à la physionomie parlante, à 1 esprit prime-sautier; pleines de bonhomie et de sarcasmes inoffensifs, sans ombre d affectation, portant la tète haute et le nez en l'air; affectionnant les toilettes criardes, toutes faites à Paris, mais pas toujours choisies avec goût; parlant très haut et toutes à la fois, et donnant un libre cours à tout ce qui leur passe par la tête dans ce français partie ulier aux salons de Vienne (1) !

L heure du départ approche. Ce soir, en route! N'étant plus venu ici, dans les derniers treize ans, que pour peu de jours et toujours dans la saison morte, j'ai revu notre société avec un mélange de vif plaisir et de douce mélancolie. Les voiles que le temps avait jetés sur notre passé se levèrent et je me sentais reporté à 1 époque bien loin déjà, où je valsais avec ces nobles femmes que je rencontrais maintenant, suivies de toute une génération nouvelle de « comtesses » (2) . Ce sera à elles d avoir soin que la race de déesses ne s éteigne pas sur 1 Olympe autrichien.

(1) Je parle des grand'mères. Le goût «'est singulièrement épuré dan» les deux générations qui leur ont succédé et, quoique tout le monde apprenne le français, on parle généralement allemand.

{% Terme générique pour désigner les jeunes tilles de 1 aristocratie.

Dimanche 14. — Bade-Bade. — Je résume les impressions politiques que je rapporte de Vienne. D'abord, ce n'est pas l'Empereur qui a eu la pensée de me faire venir; c'est le comte Buol qui la lui a inspirée. L'Empereur l'a accueillie de bonne grâce; m'a de son propre mouvement donné « le grand cordon de l'ordre de la Couronne de fer et a eu la bonté de me dire, qu'il voulait me voir à l'occasion de son mariage, « car, ajoutat-il, nous sommes de bien vieux amis » . C'est très gracieux; mais sans l'intervention du ministre il n'aurait pas songé à me mander, parce qu'il ne sentait aucun besoin de me voir. Je n'ai pas tardé à me convaincre que, heureusement, je n'avais plus rien à lui dire. Mes impressions, qu'il connaissait par ma correspondance, se sont rencontrées avec les siennes, ou elles ont modifié sa manière de voir. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui il semble résolu de continuer sur la route qu'il a choisie et d'y continuer, s'il le faut, l'épée à la main. Pour en arriver à cette solution, il lui a fallu rompre avec les vieilles traditions et briser les mille liens qui rattachaient sa maison à celle de Russie. Mais enfin, je le répète, son parti est ou semble être pris. Je n'avais plus rien à dire à Sa Majesté.

A la chancellerie d'État je trouvai les choses tout autres que je ne m'étais imaginé. Grande était ma surprise quand je découvrais que Buol et ses conseillers favorisaient, autant que cela leur était possible, une politique indépendante (de la Russie), et qu'ils ne reculaient même pas devant l'éventualité d'une guerre avec la Russie. Mais à la Cour, dans l'entourage militaire du souverain, surtout dans le milieu des chefs de

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