‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 103 sur 198 · LE COMTE DE BUOL · texte numérisé non relu

LE COMTE DE BUOL

l'armée, les Windischgraetz, les Schlick, les Jellachich, les Clam Gallas, personne ne cachait ses sympathies russes. L'Empereur ne se prononçait pas, et personne ne pouvait deviner ce qui se passait dans son for intérieur. Est-il décidé à faire la guerre à la Russie, est-il même capable de prendre une pareille résolution? A ce sujet, les avis étaient partagés.

Malheureusement, la personne de Buol n'est pas sympathique à l'Empereur. Le ministre a donc le double mérite, d'abord d'avoir trouvé le chemin qui, selon moi, pourra seul nous mener à bon port, et, ensuite, d y persévérer autant qu'il le peut, malgré les difficultés qu'il rencontre souvent en haut lieu, en dépit des crises et revirements toujours renaissants et des attaques sourdes dirigées contre sa personne et sa politique. Les correspondance, dépèches et lettres particulières de ce ministre se distinguent par un manque, je pense souvent calculé, de clarté désespérant. Il n'ose pas me dire toute sa pensée, se retranche derrière des ambiguïtés et se ménage, même dans ses épanchements les plus intimes, une petite porte ouverte pour les cas très fréquents où il serait obligé de reculer. Mais s'il recule, ce n'est que pour mieux sauter, et, infatigablement, il revient toujours à la charge et d'une manière également désagréable aux amis, comme aux adversaires. Servir dans les grandes circonstances aussi graves sous un chef qui ne vous dirige jamais et qui vous induit souvent en erreur, qui ne vous laisse jamais deviner où est l'ennemi qu'il s'agit de combattre, à Paris et Londres ou à Saint-Pétersbourg, est un vrai supplice. C'était cependant ma situation. Dans ces

circonstances, le seul parti à prendre était de suivre mon chemin tout droit, en faisant connaître à Vienne, fidèlement et exactement, ma manière de voir, le tout à mes risques et périls. Mais en agissant ainsi j'avais sans m'en douter, dans les derniers neuf mois, puissamment appuyé la politique du ministre et fait mûrir dans la plus haute sphère du pouvoir des convictions qu'il s'agit maintenant de mettre en œuvre, s'il le faut, l'épée à la main. La résolution de l'Empereur semble être prise; mais on voit ce qu'elle lui coûte.

Il m'a reçu, le jeudi 27 avril; ainsi trois jours après son mariage. L'audience a duré une heure et quart et m'a paru fort satisfaisante et, comme je disais à Sa Majesté, rassurante pour l'avenir.

L'Empereur envisage la question à un point de vue juste et élevé. Ses sympathies pour la personne de Nicolas Ier, d'ailleurs profondément affaiblies, ne semblent guère influencer sa manière de le juger et, tout en s'exprimant avec une extrême délicatesse sur la nature de ses relations personnelles avec 1 empereur de Russie, il a discuté les intérêts en cause dans le langage clair, précis et prosaïque d'un homme d'affaires. Il regrette sincèrement une tension voisine de la rupture; il n'a pas oublié les grands services rendus par l'intervention russe en 1849; mais des scrupules de conscience exagérés ne l'empêcheront pas de faire son devoir envers ses peuples. Le « devoir » était la note dominante de cette partie de notre entretien. A plusieurs reprises, il revint au chagrin que lui causait cette brouille avec son vieil ami. La mission d'Orloff et les manières arrogantes de cet envoyé semblent l'avoir

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