LA QUESTION D'ORIENT
profondément blessé. « Jusqne-là, ajoute-t-il en souriant, en bon enfant (guter Kerl) que j étais, j'avais voulu croire aux assurances de la Russie; mais lorsque Orloff est venu, je cessai d'être bon enfant. »
Dans cette question d'Orient il y a deux éléments qui préoccupent Sa Majesté : 1° l'accroissement de la prépondérance russe en Orient serait-il réellement un coup mortel porté à F Autriche, en sa double qualité d État indépendant et de grande puissance européenne? — Le statu quo antè bellum entre la Russie et la Turquie contient-il le germe d'un agrandissement de la puissance russe, incompatible avec les intérêts vitaux de lAutriche? Sur ces points, surtout sur le dernier, le jugement de l'Empereur ne semble pas encore arrêté. S il en est ainsi, c'est un fait digne d être noté, car il pourra entraîner des conséquences incalculables. Si l'esprit du souverain hésite sur ce qui constitue l'essence de la question d Orient, il est clair qu'on ne peut demander 1 adoption d'une politique ferme, résolue et ne reculant pas devant 1 éventualité d'une guerre avec la Russie.
2° L'empereur des Français mérite-t-il notre confiance? A-t-il réellement rompu avec la Révolution? Ne s expose-t-on pas au danger d échanger la tutelle russe contre celle des puissances occidentales?
J ai répondu : « Napoléon sera conservateur, aussi longtemps qu'il sera l'allié de l'Autriche; mais du jour où l'Autriche prendra à son égard une attitude hostile, et sous l'empire de certaines circonstances, il redeviendra révolutionnaire. Dans la complication orientale, j entends par hostile, non seulement la guerre avec lui,
mais une attitude à l'écart, en un mot la neutralité. Chaque pas vers l'indépendance, par rapport à la Russie, nous en vaudra autant vis-à-vis des puissances occidentales. »
Dans cette longue audience, j'épuisai la matière. C'était le seul entretien sérieux que j'ai eu avec l'Empereur. Il voulait me recevoir encore une fois avant mon départ; mais la chasse au coq de bruyère, que le jeune souverain aime passionnément, me priva de cet honneur. Je voyais d'ailleurs Sa Majesté, presque tous les jours, aux fêtes de la Cour et à des solennités publiques. Il était l'image de la santé, de la jeunesse, du bonheur, et avec cela si franchement amoureux que cela faisait plaisir à voir. Que Dieu le bénisse!
Cependant, les choses ont marché. Le général Hess est revenu de Berlin, le 22 avril. La convention qu'il a conclue avec le gouvernement prussien est datée du 20 avril. Je l'attribue simplement à l'intervention du Saint-Esprit, et encore lui fallait-il un grand effort, car à l'époque du départ du général, très russophile lui-même, pour la capitale prussienne on n'avait pu complètement tomber d'accord sur le but de sa mission et, à Berlin, on ne savait à quel saint se vouer, et on semblait parfaitement incapable de prendre une résolution. Néanmoins, Hess a obtenu la signature d'un traité d'alliance offensive et défensive très favorable à l'Autriche. C'est pour cela que je crois à un miracle.
Le premier effet produit à Vienne sera l'envoi de deux grands corps d'armée en Gallicie et en Bukovine. Cette résolution fut prise le 8 mai, dans une conférence