L'ANCIENNE SOCIETE
l'air maussade et ne lui fit aucune réponse; puis, se tournant vers moi, il me dit d'un ton sérieux : « G est vrai: mais depuis nous avons formé de nouveaux liens. » C'est parfait; mais comment dormir tranquille quand on a affaire à un homme qui, à chaque instant, veut remanier la carte d'Europe et, quand il est de mauvaise humeur, nous menace de la Révolution?
Mercredi 31 . — Ce mois, pour moi si riche d'ouvrage, d émotions, de satisfactions et de craintes, se termine r ;jréablement et prosaïquement. J'ai donné à diner au î.unce, à divers membres du corps diplomatique, à des personnages officiels, aux Werner de Mérode, Thiers, Mignet, miss Burdett Goutts, toujours flanquée de son médecin et de sa femme, Mr. et Mrs. Brown, etc., et j'ai comme toujours eu soin de classer et grouper mes convives d'après leur couleur politique, précaution nécessaire et pas toujours facile à Paris, où les anciens partis, vaincus dans 1 État, portent encore la tête haute dans les salons et se trouvent à l'état de guerre avec les Tuileries. Mes collègues, à l'exception de Hatzfeld, qui, timidement et rarement, reçoit l'ancienne société, à laquelle sa femme appartient, ne font des politesses qu'au monde officiel. Pour ma part, j'ai maintenu mes listes d'invitations telles qu'elles étaient avant le coup d État. Cela serait inconvenant et impossible aux anciennes Cours; mais dans un pays où, depuis que les grandes conquêtes de 1 789 sont devenues chair et os, les régimes changent et se succèdent avec la régularité d'une horloge, la liberté que je prends me semble parfaitement justifiée. D ailleurs, le prin-
cipe des légitimistes est le nôtre, et il me semblerait indigne de l'Autriche de leur fermer les maisons de ses représentants. Aux Tuileries mon attitude déplut. Quelques personnages de la Cour, soit par excès de zèle personnel, soit par ordre de l'Empereur, très susceptible en pareille matière, ont cru devoir me faire, dans les formes les plus polies, des observations que j'ai laissées sans réponse. Mais lorsqu'un soir, à diner, l'Impératrice m'a attaqué sur ce point, je lui ai dit : « Vous honorez de vos visites comme par le passé Mme Delessert, qui ne se cache pas de ses sentiments orléanistes. — C'est vrai, répondit Sa Majesté; elle a été très bonne pour moi avant mes grandeurs. Je ne renie pas mes amis de la veille. — C'est parfait, ai-je répliqué, l'Impératrice me permettra de continuer à suivre son exemple. » Les choses en sont restées là et depuis ce jour-là on me laisse tranquille.
On mande d'Athènes que le général Forey a débarqué au Pirée six mille Français et mis l'embargo sur les bâtiments grecs. Le roi Othon, se laissant faire une douce violence, a aussitôt accordé toutes les demandes de la France et de l'Angleterre, déclaré sa neutralité et renvoyé son ministère.
JUIN
Samedi 3. — Les gouvernements secondaires de l'Allemagne, la Bavière et la Saxe en tête, font de la haute politique à Bamberg. Ils ne veulent accéder au traité prussien qu'au moyen d'un vote de la diète de
MISS BURDETT COCTTS 245
Francfort; ils demandent en outre que la sommation à adresser à la Russie soit ajournée et que les puis-
ksances occidentales suspendent ou s'engagent à cesser les hostilités.
Dimanche 4. — Pentecôte. Va i Empereur à Saint- Cloud. Il est très content de la situation, pense que la coalition européenne contre la Russie ne deviendra parfaite que l'année prochaine au printemps. « Alors, disait-il, viendra la grande débâcle, et la paix en automne. ■ — Le soir, chez miss Burdett Coutts. C'est une bonne personne, pleine de bon sens et fort aimable, mais trop riche pour être heureuse. La richesse hors ligne ne donne pas le bonheur. Douée d'un cœur tendre, miss Coutts, quoiqu'elle ait depuis longtemps dépassé le méridien de la vie, rêve encore les douceurs de l'hyménée. Mais, hélas! Mr. et Mrs. Brown, ses anges gardiens, ses cerbères si on veut, qui l'ont un peu confisquée à leur profit, sont là pour veiller sur elle. Dans chaque visiteur du sexe masculin, ils voient un prétendant à la main de la propriétaire d une des plus anciennes et plus riches maisons de banque de Londres. Et en effet leur nombre a été légion. Louis-Napoléon en était lors de ses années d'exil passées en Angleterre. Il en a été pour sa peine et la grande héritière du City a manqué de monter sur le trône de France.
Mercredi 7. — Avec lady Cowley et la duchesse de Mouchy vu la collection du baron Pichon, dans son hôtel, bâti en 1658 dans l'ile Saint-Louis. Cette petite maison, le mobilier, la vaisselle magnifique, les
ustensiles, tout appartient au siècle du Roi-Soleil. Le comte Imre Széchényi, porteur de notre sommation, a quitté Vienne le 3, se rendant à Saint-Pétersbourg. Nous demandons à la Russie l'engagement d'une prompte évacuation des Principautés, et, dans une dépêche réservée, la promesse de régler, de concert avec les autres grandes puissances réunies en congrès, le sort des sujets grecs de la Turquie, à la seule condition que l'armée turque et les troupes auxiliaires anglofrançaises s'abstiennent de passer la rive gauche du Danube. Nous aurions peut-être mieux fait de nous borner à une simple sommation demandant l'évacuation des Principautés au lieu de mettre en perspective un armistice auquel, nous devions le savoir, l'Angleterre et la France ne consentiront pas.
Jeudi 8. — Drouyn de Lhuys, enchanté du ton péremptoire de notre dépêche de sommation à Valeutin Esterhazy, ne me cache pas son mécontentement de nous voir, par la dépèche confidentielle, ouvrir une échappatoire à l'empereur Nicolas.
Dimanche 11. — Des nouvelles importantes de Moldavie. Paskiévich a transféré son quartier général des bords du Danube à Jassy et fait avancer des troupes sur la grande route vers la Bukovine. C'est la réponse à notre concentration de forces en Gallicie et Transylvanie.
Mercredi 14. — Le 8, l'empereur François-Joseph et le roi de Prusse se sont rencontrés à Tetschen, chez les