MORT DE MADAME NARICHKIX
Thun. Cette entrevue, si elle n'a pas d'autre résultat, mettra, au moins, tin au soi-disant congrès de JBamberg. On est convenu à Tetschen de considérer tout ce qui s'y fait comme nul et non avenu.
Jeudi 15. — Aujourd'hui a expiré à Heidelberg, après une longue et cruelle maladie, cette chère et aimable Mme Narichkin. Elle souffrait d'un cancer à la gorge et est, littéralement, morte de faim.
Samedi 17. — Nous avons conclu avec la Porte deux conventions, dont l'une nous autorise à occuper l'Albanie, le Monténégro, la Bosnie; par l'autre nous avons acquis le droit d'occuper les Principautés danubiennes!! Quel chemin fait depuis juin 1853!
Dimanche 18. — La prépondérance de la Russie en Turquie date de l'époque où, il y a quatre-vingts ans, la Porte a cessé d être la terreur de la chrétienté et provient du besoin, non satisfait, des rayas d'un secours que l'Europe refuse et que la Russie leur fait espérer. Toute la question d'Orient est là. Qu'on mette les raya- dans une situation où ils n'éprouvent plus ce besoin, et la prépondérance russe dans l'empire ottoman disparaîtra aussitôt. Il s'ensuit que la complète émancipation religieuse, politique et administrative des sujets chrétiens de la Porte, à laquelle on pourrait laisser une suzeraineté nominale, le droit de garnison dans quelques places fortes et la perception d'un tribut annuel, constitue la solution de la question d'Orient. Le protectorat sur les sujets chrétiens de la
Porte serait exercé par l'Autriche dans les pays situés entre ses frontières, la mer Noire et l'Adriatique; par l'Angleterre et la France , conjointement , dans la Macédoine, l'Épire et l'Albanie méridionale. La Porte garderait comme une sorte de tète de pont asiatique la ville de Gonstantinople et le pays situé au sud du Balkan, qui accueillerait, peu à peu, les éléments turcs des provinces chrétiennes, dorénavant délivrées du joug des pachas. Le delta du Danube sera enlevé à la Russie, et la mer Noire cessera d'être un lac russe. Ces idées, je les ai développées dans mes dépêches du 14 Plus j'y pense, plus je les trouve justes et pratiques.
Mardi 20. — Longue promenade, sur les boulevards, avec M. Thiers. Il est impossible de s'exprimer avec plus de bon sens sur la politique de l'empereur Napoléon III. Il trouve que dans l'intérêt de la cause les Principautés devraient être données à l'Autriche sans compensation.
Mercredi 21. — Le baron de Mecklembourg, un de ces hommes qu'on ménage parce qu'on les craint, est mort subitement la nuit dernière. Je l'avais encore vu à l'Union vers minuit. C'était un homme colérique, caustique, malveillant dans ses propos toujours spirituels et cassants. Il fréquentait la Bourse et hier, en rentrant du cercle, trouve chez lui des hommes d'affaires qui l'attendaient. En les voyant à cette heure indue, il s'emporte : « Que le diable m'emporte! » s'écria-t-il. A ces mots il tombe raide mort, foudroyé par une attaque d'apoplexie.