BILLAULT REMPLACE PERSIGNY
Jeudi 22. — ?Sous sommes toujours à attendre la réponse du cabinet russe à notre sommation. Les colères du premier moment ont fait place à la réflexion et on hésite avant de prendre une détermination. Mais je pense que c'est à Vienne qu'aura lieu la véritable crise. S y contentera-t-on d'une demisolution? Sur les bords du Danube les choses prennent une tournure mauvaise pour la Russie. Les princes Paskiévich et Gortschakoff légèrement, le général Schilders très grièvement, le général Luders mortellement blessés. La peste, la mort, le découragement dans l'armée russe devant Silistrie. Les Anglo-Français campés à Varna, Gallipoli et Gonstantinople. Les flottes commandées par les amiraux. Charles Papier et Perceval-Duchéne, réunies enfin dans la Baltique, croisent entre Helsingfors et Revel, jusqu ici sans aucun résultat.
Vendredi 23. — Travaillé avec Drouyn de Lhuvs. Bourgueney croit s apercevoir chez nous de dispositions plus résolues que dans les derniers temps. C'est égal. Si la Russie s'engage à évacuer les Principautés, les embarras n'en seront pas moins grands à Vienne.
Samedi 24. — Persigny, ministre de l'intérieur, remplacé par Billault. On ne connait pas encore le
rentable motif de la retraite de l'ami le plus fidèle et le plus dévoué de l'empereur Napoléon ; mais on m'assure que l'influence de sa jeune femme (Mlle Ney) sur le ministre et son immixtion dans des affaires qui
le concernent pas son département y étaient pour
beaucoup. Morny et Flahaut avaient travaillé à la chute de Persigny pour le remplacer par Baroche, leur créature. Mais l'Empereur a choisi Billault qui n'est pas de leurs amis. — Lady William et son fils Odo Russell ont dîné chez moi. On n'a pas plus d'esprit que la mère, et pas plus de bon sens que le fils.
Lundi 26. — Le Moniteur donne un rapport du consul de France à Belgrade, disant que le siège de Silistrie a été levé et que l'armée russe se retire derrière le Pruth. — Encore pas de réponse à notre sommation. — Drouyn de Lhuys m'assure que la démission de Persigny n'a aucune importance politique. Gowley était enclin à y voir une victoire de la coterie russophile et un symptôme fâcheux pour l'alliance anglo-française. Drouyn de Lhuys donne à cette version un démenti positif; mais il admet que c'est dans ce but qu'on a cherché de se débarrasser de Persigny, en faisant valoir son incapacité administrative, généralement reconnue. Il est persuadé que l'intention de ces messieurs n'a pas échappé à la sagacité de l'Empereur.
Mardi 27. — Grande agitation dans le corps diplomatique. Les visites se succèdent toute la matinée; tout le monde me demande si la réponse est arrivée.
JUILLET
Samedi 1er. — J'ai communiqué à Drouyn de Lhuys les dernières nouvelles reçues de Vienne. Le général
LE SIËOE DE SILISTR1E EST LEVE 251
Coronini pénétrera demain en Valachie et occupera les position1- abandonnées par les troupes russes, qu'il a attaquerait pe dans le cas où ils feraient mine de les réoccuper. — Gomme la réponse russe n'est pas encore arrivée à Vienne, il est évident que nous ne pouvons pas, dès à présent, prendre l'offensive.
Lundi 3. — A Vienne, on attend avec ace impatience croissante la réponse de la Russie. La levée du siège de Silistrie et l'état déplorable de l'armée russe du Danube refroidissent l'ardeur de nos russophil,s. Voilà comment est le monde.
Mercredi 5. — Reçu le courrier Rettich. Voici ce qu'il m'apporte. Nous acceptons en principe les idées françaises au sujet des garanties à demander à la Russie : 1° les bouches du Danube placées sous la surveillance des puissances européennes ; 2° le protectorat russe des Principautés changé en protectorat européen, spécialement autrichien; 3° le protectorat religieux au profit des sujets chrétiens de la Porte exercé en commun par les grandes puissances; 4° revision du traité de 1841 concernant la clôture du Bosphore et des Dardanelles. Sur ce dernier point nous inclinons vers les idées de l'Angleterre, qui veut que la Russie s'engage à n'entretenir qu'un nombre limité de bâtiments de guerre dans la mer Noire. — Tout ceci, nous l'acceptons parce que le bon sens et la logique l'exigent, et cependant nous nous flattons encore de pouvoir obtenir tous ces résultats sans prendre part à la guerre.
Le roi de Prusse informé de l'entrée imminente de nos troupes dans les parties de la Valachie qui ont été évacuées par les Russes, quoique la réponse à notre sommation ne fût pas encore arrivée, a fait déclarer verbalement par Arnim qu'il se considérait comme dégagé des devoirs que lui imposait le traité du 20 avril. Buol a demandé que cette ouverture fût formulée dans une déclaration écrite. Nous l'attendons encore. A Berlin on fait semblant d'ignorer cet incident qu'on explique par un malentendu et les choses en restent là. — Hess a rejoint l'armée et publié un ordre du jour dans lequel il parle de tout, excepté de l'ennemi à combattre, en quoi il a bien fait car il n'y pas encore d'ennemi.
Huit à dix mille hommes sous le commandement de Baraguay-d'Hilliers seront transportés dans la Baltique à bord de bâtiments anglais.
Jeudi 6. — Le prince Gortschakoff est arrivé à Vienne, porteur de la réponse à notre sommation, dont ni Drouyn ni moi ne connaissons le contenu.
Lundi 10. — Nos relations avec la Prusse fixent en ce moment l'attention des diplomates. Il parait que nous tâchons d'obtenir d'elle par des paroles doucereuses ce qu'elle accorderait probablement avec plus d'empressement, si nous lui tenions un langage ferme et précis. — En attendant, l'entrée de nos troupes dans la Valachie, évacuée par les Russes avant l'arrivée de la réponse du comte Nesselrodeà notre sommation, est ajournée, parce que les Russes non seulement n'évacuent pas la Valachie, mais, au contraire, semblent