‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 111 sur 198 · LE TRIPLE TRAITE · texte numérisé non relu

LE TRIPLE TRAITE

d'intimider la Russie et de l'induire, par des démonstrations militaires, à accepter les quatre points, y compris le renoncement à son protectorat politique et religieux! En ce qui concerne la Prusse, aucune résolution définitive n est encore prise. Cependant, mes idées sur la nécessité de conclure une triple alliance gagnent évidemment du terrain. Dans mes dépêches du 22 j'avais, une fois de plus, insisté sur ce dernier point, et aujourd'hui le courrier expédié de Vienne le 21 m'apporte, par une dépêche réservée, l'ordre d'entrer en pourparlers avec Drouyn de Lhuys sur la conclusion d'un pareil traité. G est maintenant le nœud de la situation. Je me rendis aussitôt chez le ministre, auquelje communiquai officiellement la réponse russe à notre sommation. Mais 1 essentiel est d entrer, au moven du triple traité, aussi promptement que possible dans une nouvelle phase. Nous résolûmes de faire précéder le traité d'alliance d'un échange de notes. Aujourd'hui la diète de Francfort a accédé à notre traité avec la Prusse.

Mercredi 26. — Drouyn de Lhuys vient chez moi pour me montrer les projets de deux notes et du triple traité qu'il a déjà communiqués au conseil. Je les trouvai parfaits, sauf une petite modification que je demandai et qui fut aussitôt adoptée.

Jeudi 27. — Lord Clarendon approuve et s'approprie nos rédactions. Je les envoie à Vienne par le comte Traun. — L'emprunt national autrichien de 350 à 500 millions marche fort bien.

Vendredi 28. — Je viens d'apprendre la mort de la princesse de Wasa, fille de la grande-duchesse de Bade. Quelle belle femme, il y a un peu moins de trente ans! C'était ma première flamme. Je l'adorais comme les mages adoraient le soleil, la lune, les astres. Mon étoile brillait dans une loge et je la contemplais d'un fauteuil d'orchestre du Burgtheater. J'étudiais alors Ja philosophie. Dans une autre loge, on voyait une autre beauté hors ligne, l'incomparable comtesse Mélanie Zichy, plus tard femme du chancelier d'État, prince de Metternich, qui, hélas! il y a quelques mois, a disparu de ce monde. Je ne pressentais pas alors qu'elle serait un jour ma gracieuse et constante protectrice, guidant mes premiers pas dans la société de Vienne et m'aidant à gravir les premières marches glissantes de l'escalier qui mène aux régions supérieures de la diplomatie.

Dimanche 29. — La marquise de Saint-Aulaire, mère de l'ambassadeur comte de Saint-Aulaire, est morte, ces jours-ci, à Étioles, à l'âge de quatre-vingtdix-neuf ans. — J'allais de temps à autre, toujours en compagnie de la duchesse Decazes, fille du comte de Saint-Aulaire, passer les dimanches à Étioles. Nous pouvions alors la voir, appuyée sur sa canne, se promener toute seule dans le parc. Elle aimait la solitude. Son fils, presque octogénaire — un modèle de fils, d'époux, de père — ne pénétrait dans sa chambre que quand il voyait la clef laissée dans la serrure en dehors de la porte. On me dit que Mme de Saint-Aulaire n'a pas quitté Étioles pendant toute la Terreur et qu'elle n'a jamais été molestée.

UINE LETTRE DU GÉINERAL HESS 259

J'ai encore écrit avant-hier et aujourd'hui au comte de Buol dans le but de lui fournir des armes nouvelles contre nos russophiles, qui remuent ciel et terre pour empêcher la vérité de pénétrer dans la plus haute région du pouvoir (1) :

« Recommandez, je vous en prie, à Vienne (c'est-àdire à l'Empereur) qu'on prenne promptement une résolution au sujet du (triple) traité, car si l'on tarde, la France et l'Angleterre nous échapperont. Je suis à bout d'expédients.

« Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai relevé à plusieurs reprises, et que Drouyn de Lhuys en a fait autant dans ses pourparlers confidentiels avec Londres, que c'était en votre nom personnel et très confidentiellement, que vous m'aviez chargé de mettre sur le tapis le projet du triple traité. — On est ici très mécontent du début du lieutenant-colonel Kalik au quartier général des alliés et d'une lettre du général Hess, d'où il résulterait que l'Autriche veut occuper seule les Principautés et en exclure d'avance les troupes anglofrançaises. Des malentendus pareils sont inévitables. Gomment peut-on exiger que des militaires se rendent compte des nuances politiques de la situation, aussi anormale que compliquée, qui n'est ni la paix ni la guerre? Raison de plus d'en sortir promptement.

« Il y a plusieurs symptômes, je ne dis pas des faits positifs, qui me font penser qu'il sera nécessaire que nos généraux, au moyen d'instructions positives qu'ils recevraient à cet effet, se pénètrent de la nature de

(1) Lettres particulières au comte de Buol, des 27 et 29 juillet.

notre attitude et, par conséquent, de celle de leur mission; qu'ils sachent bien que ce n'est pas en puissance neutre (avec des sympathies pour la Russie et des méfiances pour les puissances occidentales) que l'Autriche se dispose à intervenir militairement.

« Cette erreur semble exister dans notre armée, et, ou je me trompe fort, elle vous donnera encore du fil à retordre. Mais les grandes choses ne s'accomplissent qu'à la sueur de notre front. Pourquoi Eve a-t-elle mangé la pomme?...

« Permettez-moi de vous dire comment je m'imagine que nous pourrions procéder : signer les notes sans délai, les communiquer à Saint-Pétersbourg et indiquer confidentiellement qu'il ne s'agit pas, à leur sujet, d'entrer en négociations, mais dédire oui on non;

« Signer le traité à trois ; le communiquer aussitôt confidentiellement à Saint-Péterbourg, en ajoutant que lépoque de l'échange de ratifications sera celle de notre entrée, pacifique ou de vive force, dans les Principautés;

a Donner l'ordre au général Hess de se préparer pour l'entrée à jour fixe, lui faire connaître le traité, le charger d'éviter tout ce qui pourrait blesser les susceptibilités des gouvernements anglais et français, de vivre en bons camarades avec les commandants de leurs forces, de s'occuper seulement des opérations militaires et en aucune manière de politique ;

« Adresser à la Prusse l'invitation officielle de mobiliser en vertu du traité du 20 avril, en invoquant le casus fœderis ; lui communiquer en même temps confidentiellement le texte des notes et du traité, après que

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