NOUVELLES IMPORTANTES
Dimanche 6. — Il parait certain que les troupes anglo-françaises se dirigeront vers la Crimée. C'est ce que 1 Angleterre a toujours voulu. Elle entraine la France, grâce à nos hésitations.
Lundi 7. — Clarendon nous boude et se plaint de notre prédilection pour la France. Nous avons trouvé le moven de ne plaire à personne.
Mercredi 9. — Drouyn de Lhuys a reçu, par le télégraphe, des nouvelles de la plus haute importance. Le 7, le prince de Gortschakoff informe le comte Buol de Tordre donné par l'empereur Nicolas d'évacuer complètement les deux Principautés. Buol répond qu'il en prend acte, mais que l'évacuation de ces pays ne change en rien les obligations que l'Autriche prend en signant les protocoles. Le lendemain, ainsi hier, Buol procède à la signature et à 1 échange des notes élaborées par Drouvn de Lhuys et moi et contenant les quatre points (1) que les puissances s'engagent à considérer comme le minimum à demander à la Russie dans les négociations de paix. Mais ces quatre points que Buol Tecommande à l'acceptation de l'empereur Nicolas, que sont-ils, si ce n est le renoncement à tout ce qui faisait, depuis Pierre le Grand, la vie politique de la Russie?
S'appropriant les idées exposées dans mon rapport secret du 22 juillet, le cabinet impérial sest décidé à laisser la Prusse de côté. Nous verrons combien de temps elle pourra supporter l'isolement.
(1) Voir plus haut dans les notes signées : l'article 3 dit que le Danube sera placé sous le régime de l'acte du congrès de Vienne.
Jeudi 10. — Hier, lors d'un voyage en Tyrol, où il botanisait, le roi de Saxe mourut soudainement à la suite d'un accident de voiture. Bon, honnête, juste, affable, fort aimé de ses sujets et maintenant universellement regretté, Frédéric- Auguste n'avait qu'un tort, celui d'aimer trop les plantes. Pour satisfaire ce goût qui était devenu une passion, il se rendait presque tous les ans en Tyrol, où il devait trouver une mort prématurée. Un jour, à une excursion dans la Suisse saxonne, un étranger qui ne le connaissait pas lui ayant demandé qui il était, Sa Majesté répondit : Botanicien et un peu aussi — nebenbei — roi de Saxe.
Vendredi 11. — Moustier télégraphie de Berlin : le roi, consterné de l'échange des notes, lui a fait savoir par Manteuffel qu'il ne comptait pas se séparer des puissances, qu'il tenait surtout à l'alliance de la France, qu'il avait recommandé à la Cour de Saint-Pétersbourg d'accepter les quatre points (!) , qu'il enverrait le général Wedel à Paris pour complimenter l'empereur Napoléon, etc. Manteuffel parle déjà de la signature des notes par la Prusse, etc., si vite se sont réalisées les prévisions que je ne cessais de réitérer dans ma correspondance avec Buol.
Mercredi 16. — Le 10, Buol a chargé Valentin Esterhazy de communiquer à Nesselrode le rejet par les cabinets de Paris et de Londres de la réponse russe du 29 juin à notre sommation du 3 juin et les deux notes du 8 août. Nous informons le chancelier russe de l'occupation des Principautés par nos troupes au nom et
LES AUTRICHIENS EN VALACHIE 26ô
sur limitation du souverain légitime. Enfin, nous recommandons à Saint-Pétersbourg l'acceptation inconditionnelle des quatre points. Pour ce cas, nous proposerons un armistice à Paris et à Londres. Gomme depuis l'expédition de ces ordres à notre ministre à Saint-Pétersbourg, les Anglo-Français ont attaqué Bomarsund et que hier, le 15, la grande expédition destinée à envahir la Crimée a dû mettre à la voile, il est clair que, pour le moment, il ne peut pas être question de pourparlers pour l'armistice.
Notre situation est excellente. C'est nous qui avons délogé les Russes des Principautés. Le théâtre de la guerre est transféré sur les côtes de la mer Noire, ce qui, dans la phase actuelle, exclut notre participation à la guerre, à moins d être attaqués par les Russes, ce qui est peu probable. Si Sébastopol est pris, il est probable que 1 Empereur accepte les quatre points. S'il en est ainsi, nous aurons atteint notre but parfaitement, sans tirer l'épée. Sinon, les puissances occidentales seront obligées à faire de nouveaux efforts, car elles se sont engagées au minimum des quatre points. En attendant, il parait que, pendant 1 hiver prochain, nous pourrons éviter la guerre.
Samedi 19. — Nous nous engageons à défendre la Turquie d Europe contre de nouvelles attaques de la Russie.
Jeudi 24. — Le 20, nos troupes sont entrées en Valachie.
Vendredi 25. — Le 20, les souscriptions de notre emprunt national dépassaient quatre cents millions de florins. Ici le choléra diminue, mais environ cent personnes meurent encore par jour. L'épidémie augmente, au contraire, en Italie et en Allemagne.
SEPTEMBRE
Vendredi 1". — Passé une partie de la matinée fort agréablement chez la comtesse Frédéric Thun, née Saint-Quentin. C'est une femme distinguée par l'esprit et l'instruction ; c'est aussi un cœur droit qui ne transige pas sur les principes.
Samedi 2. — La réponse de l'empereur Nicolas à nos ouvertures du 10 août (les quatre points) est un refus net.
Jeudi 7. — Le comte de Buol m'écrit que ce refus ne constitue pas, pour le moment, un cas de guerre; en quoi, je crois, il a parfaitement raison.
Dimanche 10. — Drouyn de Lhuys, qui s'était flatté de nous voir déclarer la guerre, ne put cacher son dépit lorsque je lui déclarai, au nom de mon gouvernement, que l'Autriche, maintenant tous ses engagements du 8 août, ne prendrait pas, en ce moment-ci, l'offensive contre la Russie. Je pense que, dans les circonstances données, nous ne pouvons pas agir autrement.
BATAILLE DE L'ALMA 2f>7
Mercredi 27. — Drouyn de Lhuys semble avoir pris son parti de notre attitude. Il considère comme imminente la prise de Sébastopol.
Samedi 30. — Victoire brillante remportée par les alliés, le 20. sur les bords de l'Aima. La nouvelle de la prise de Sébastopol mérite confirmation.
OCTOBRE
Dimanche 1" '. — Personne ne doute de la prise de Sébastopol. Grand enthousiasme dans Paris. Buol me charge par le télégraphe de faire ses félicitations à Drouvn de Lhuvs à l'occasion des succès brillants obtenus en Crimée.
Lundi 2. — Une dépêche télégraphique de l'empereur François-Joseph me charge d'un semblable message pour l'empereur Napoléon III.
Mercredi 4. — Le public attend avec une grande impatience la confirmation officielle de la prise de Sébastopol. Ce soir Bourqueney mande par le télégraphe que le Tartar qui a, le premier, porté cette nouvelle à Bucharest, a simplement menti. Le curieux est que les gouvernements autrichien, anglais, français, sans en attendre la confirmation, y ont ajouté foi.
Jeudi 5. — Je me suis acquitté ce matin, à Saint- Gloud, de la commission de mon souverain, en disant à
l'empereur Napoléon que mon auguste maître s'associait de grand cœur à toutes les espérances, qui se rattachaient aux grands faits d'armes des alliés. Pendant cette audience, l'Empereur, comme moi en redingote, fumait une prodigieuse quantité de cigarettes. Hàlé par la vie de camp de Boulogne, il avait fort bonne mine et était en bonne humeur. Dans le courant de cette causerie, car ce n'était pas autre chose, il revint de nouveau à l'idée de restaurer le grand-duché de Varsovie, mais non, ajouta-t-il, la grande Pologne.
Vendredi 6. — Le courrier Hillinger m'apporte des dépêches importantes. Golloredo à Londres et moi ici, nous sommes chargés de proposer la reprise des conférences devienne et la conclusion d'un triple traité. La paternité du projet de traité, joint aux dépêches de Buol, appartient à Bourqueney. — Je trouve Drouyn de Lhuys nerveux et peu enclin à accepter nos propositions. Mais ce n'est qu'une pure comédie.
Samedi 8. — Nous avons reçu aujourd'hui la nouvelle de la mort du maréchal Saint-Arnaud. Miné depuis longtemps par différentes maladies, il se sentait condamné avant de partir pour la guerre. Il me l'a dit lui-même. Mais sa déplorable santé ne l'empêchait pas de faire les préparatifs de l'expédition de Grimée et de remporter avec lord Raglan la victoire de l'Aima. Ses antécédents, dit-on, laissaient peut-être à désirer; dans le commerce de la vie il prenait parfois les dehors du mime ; mais, après avoir virilement lutté avec la mort, il a fait une fin chrétienne et édifiante, la fin d'un héros