LE COMTE DE SAINT-AULA IRE
pas facile. Mais grâce à son tact, à sa politesse exquise, au charme de sa conversation et de ses manières, M. de Saint-Aulaire parvint, en peu de temps, à se faire une position excellente. On appréciait son esprit fin, cultivé, légèrement caustique, jamais mordant et, sous l'enveloppe du dix-huitième siècle, essentiellement moderne. On ne tarda pas non plus à reconnaître ses vertus domestiques, la droiture de son cœur, l'élévation de son àme; enfin toutes les qualités qui justifient la confiance qu'il sut si bien inspirer. Politiquement, c'était un libéral modéré, s'inclinant devant les conquêtes de 1789 et formé à l'école du libéralisme de la Restauration. Ce n'était pas ce qui chez nous mettait alors en odeur de sainteté. Mais ses formes, toute sa personne, ses cheveux poudrés — il n'a jamais renoncé à cette mode — rappelaient tellement l'ancien régime qu'on lui pardonnait volontiers ce que ses principes pouvaient avoir d'effarouchant pour les bons Viennois, à l'issue de la Révolution de 1830.
Parmi les adversaires les plus passionnés du nouvel ordre de choses en France se trouvait la princesse de Metternich. Un soir, se trouvant à côté d'elle à dîner, l'ambassadeur du roi Louis-Philippe lui disait un mot flatteur sur son diadème. — « Au moins, fut la réponse, ne 1 ai-je pas volé. » M. de Saint-Aulaire continua la causerie, en faisant semblant de ne pas avoir entendu ce propos qu il n'eut garde de répéter. Mais la princesse était moins discrète, et le lendemain l'algarade de la « belle princesse Mélanie » courut les salons de Vienne. L'ambassadeur, ne pouvant désormais l'ignorer, en parla au chancelier d'État, qui lui répondit : « Mon
Dieu, je n'ai pas fait l'éducation de ma femme. » La leçon était rude. La princesse comprit qu'elle était méritée et — ce qui fait honneur à son esprit et à son cœur — n'en garda rancune ni à son mari ni à M. de Saint-Aulaire.
Mercredi 15. — Les nouvelles de Grimée données par le Times sont fort décourageantes. La reddition de Sébastopol, attendue d'un jour à l'autre, semble indéfiniment ajournée.
Vendredi 47. — Le comte Traun, arrivé ce matin, m'apporte des dépêches importantes (du 13). Nous acceptons, sauf de petites variantes, le projet anglofrançais de triple traité pourvu que les puissances occidentales s'engagent à entrer avec nous en négociation de paix avec la Russie, si elle accepte inconditionnellement les quatre points. Cette clause peut nous faire échouer au dernier moment. Cependant, j'ai trouvé Drouyn de Lhuys plus traitable que je n'avais pensé. Il est venu chez moi , après le dîner, et est resté fort tard avant dans la nuit. Nous avons analysé les dépèches de Buol et discuté la réponse que Drouyn de Lhuys compte y faire pourvu qu'il parvienne à la faire accepter à Londres.
Samedi 18. — A cinq heures, chez l'Empereur à Saint-Gloud. Il a le plus vif désir de conclure le traité d'alliance avec l'Autriche, concède ce que nous lui demandons comme condition sine quâ non; craint cependant que la nouvelle très secrète mandée de