DES JO L'IIS PAISIBLES
Mardi 12. — Ces trois derniers jours n'étaient qu'une série de causeries avec mon ancien chef. Il juge la situation avec une grande lucidité et une indépendance et liberté d esprit qui l'honorent. Il m'a dit : « On ma taxé de prolixité et on a trouvé que je me répétais trop dans mes dépêches. Si les instructions d'un ministre dirigeant à ses agents étaient des essais de revue ou des morceaux d éloquence, je mériterais ce blâme; mais il s'agit de faire entrer vos idées dans la tête de vos organes, de les en pénétrer et de les mettre à même d'en faire autant vis-à-vis des gouvernements étrangers.
SEPTEMBRE
Lundi 1". — Revenu ce matin de mon vovage ae Vienne: je trouve mes garçons arrivés de leur collège de Brugelette, et c'est pour la première fois de ma vie que j'ai le bonheur de diner avec mes six enfants.
Samedi 13. — Des jours paisibles, heureux, non troublés ni par des soucis, ni par des préoccupations, passés dans ma famille, dans un calme d affaires absolu; car nous nous trouvons en pleine saison morte, et les politiciens chôment. Pas tout à fait, cependant. Dans les conciliabules des anciens partis on agite et prépare la candidature du prince de Joinville pour la place occupée par Louis Bonaparte ! A Champlatreux, où j'ai passé une journée charmante avec mon collègue et ami Hatzfeld. on n'entendait parler que de cette nouvelle combinaison M. Mole avait un beau moment
d'éloquence en nous l'exposant; mais il est trop homme d'État pour la croire pratique.
Lundi 21. — La duchesse de Maillé, en visite auprès de la duchesse de la Rochefoucauld au château de la Rocheguyon près de Nantes, a eu le malheur, en se déshabillant, de mettre le feu à sa toilette de nuit. Elle est dans un état presque désespéré. Du Limousin on mande la mort de M. de Vallon, qui s'est noyé dans une excursion sur un petit lac. Sa charmante femme, née Delessert, et le comte deNadaillac, qui se trouvaient dans le bateau, se sont sauvés à la nage.
Je lis avec un vif intérêt le dernier livre de mon collègue d'Espagne marquis de Valdegamas (Donoso Gortès) intitulé : Ensayo sobre el caiolicismo, el libera- Usmo y el socialismo. Les attaques qu'il dirige contre l'école libérale sont d'une force logique remarquable, des véritables coups de massue. L'auteur s'est formé à l'école de Goerres; mais la tournure de son esprit, essentiellement castillane, rappelle les théologiens espagnols du seizième siècle. Par exemple le passage suivant : La discuzion es el titulo con que viaja la muerle, cuando no quiere ser conocida y anda de incognito (1).
C'est du Louis de Grenade tout pur. Le prince de Metternich a quitté son château au Johannisberg pour retourner à Vienne. Il a traversé les principales villes de l'Allemagne du Sud, respectueusement salué par le peuple. Nous sommes loin déjà du mois de mars 1848.
(1) « La discussion est le nom sous lequel voyage la mort, quand elle ne veut pas être connue. »
CRISE MINISTERIELLE 27
24 septembre au 10 octobre. — Excursion en Corse.
OCTOBRE
Samedi 11. — Revenu hier soir de mon excursion en Corse, je trouve Paris vide; mais en pleine crise ministérielle. Il s agit de la loi électorale du 31 mai 1850, dont le Président demande le rappel.
Peut-être s'agit-il surtout de trouver des hommes sûrs, sûrs quand il tentera son coup d'État. Je lis en ce moment Y «Histoire de la Convention» parBarante. G est ce livre qui me fait comprendre la grande Révolution, non par les réflexions de l'auteur qui sont faibles, mais par l'analyse très détaillée qu'il donne des débats à la Convention nationale. L'analogie entre la situation d alors et celle où l'on se trouve aujourd'hui est frappante. Comment s'étonner que la France prenne peur? Il n'est pas vrai de soutenir que les « hommes politiques " de 1792, les Girondins, Danton, Robespierre, etc., étaient plus forts, plus doués, plus éloquents que les notabilités de notre Assemblée nationale. Au fond, sauf quelques utopistes et enthousiastes, c'étaient des misérables.
Mardi 14. — Ce matin j'ai rencontré Changarnier dans le jardin des Tuileries. Il est dans un état de surexcitation indescriptible. Il me disait : « Je me fais fort de faire échouer le coup d'État. »
Je me demande comment un homme si haut placé, qui certes a du mérite et devrait être rompu aux
grandes affaires et savoir que l'intempérance du langage ne peut que compromettre sa cause, je me demande, comment l'ancien commandant de l'armée de Paris ne comprend pas qu'il va au-devant de sa ruine.
Jeudi 23. — Le duc de Noailles et M. Berryer, que je rencontre chez la princesse de Lieven, me disent que la rupture du parti légitimiste avec le Président est chose arrêté.
Mme la duchesse d'Angoulême est morte le 19 à Frohsdorf.
Pour l'historien, plus encore pour l'homme d'État, les Mémoires du duc de Saint-Simon sont une mine de trésors inépuisable. Cet homme reflète son siècle, dont l'analogie avec le nôtre s'impose au lecteur à chaque page. Au chapitre ccclxxxxiv, il dit : « Ce sont de ces choses que le temps amène comme de soi-même, en ne perdant pas les occasions de les établir sans entreprendre tout à la fois; mais se contenter d'abord du renversement de l'arbre, pour en arracher après les racines à propos, et en empêcher radicalement la funeste reproduction. » Ce qui précède devrait être le programme du gouvernement de l'empereur François-Joseph. Au lieu de s'évertuer à inventer de nouvelles institutions, on ferait bien de se borner à empêcher que le josèphinisme et le parlementarisme, dont on vient de se débarrasser en principe, ne puissent se reproduire; à détruire soigneusement les racines qu'ils peuvent avoir laissées parmi nous, à gouverner avec justice et modération, et à abandonner au temps la tâche, que lui seul peut remplir, de créer du nou-