UN ENTRETIEN AVEC L'EMPEREUR
dehors de Drouyn de Lhuys, le duc de Gambacérès, grand maître des cérémonies, et plusieurs chambellans. Lorsque tout le monde se fut retiré, excepté Drouyn de Lhuys et moi, nous eûmes, à nous trois, un entretien fort sérieux sur le moment où l'Autriche comptait tirer l'épée. L'Empereur soutenait qu'il étaitde notre intérêt d'entrer en guerre dès à présent. Je combattais cette thèse de la manière la plus décidée. Drouyn de Lhuys qui savait que, dans les pourparlers au sujet du triple traité, nous avions désigné le printemps comme l'époque probable de notre participation à la guerre, au lieu de m'appuyer, donna raison à Napoléon. Il n'osa pas être d un avis différent de celui de sonmaitre et lâcha pied. Que ce dernier ne rattache absolument aucun espoir à la réussite des négociations de paix qu'on compte ouvrir à Vienne, c'est ce dont je n'ai jamais douté. Il aurait pu se dispenser de me le dire. Mais, à Vienne, on se berce d'illusions, malgré mes rapports qui, en fait de clarté, ne laissent rien à désirer. Comment l'empereur Napoléon III pourrait-il désirer une paix anodine et comment pourrait-on aujourd'hui en faire une autre, et comment la France jugerait-elle cette aventure de la Grimée, en comparant la pauvreté des résultats militaires et politiques avec l'énormité des sacrifices en sang et en argent, que l'élu du peuple lui a demandés ?
Dimanche 24. — Drouyn de Lhuys, d'un air embarrassé, me dit que l'Angleterre compte prendre à sa solde des troupes piémontaises et que la Sardaigne accédera au traité d'alliance anglo-français du 10 avril, i. 19
Je lui demande si elle participera aux négociations de paix? Le ministre est de l'avis qu'en aucun cas elle ne saurait être admise aux transactions européennes et qu'il ne saurait être question de revirements territo* riaux en Italie. — Notre convention concernant la Péninsule, négociée ici, a été signée hier à Vienne. La France s'engage à défendre, pendant la guerre d'Orient, s'il le faut par les armes, le maintien du staluquo territorial en Italie. Le cabinet anglais a donné son assentiment, mais en faisant une grimace. Les John Russell et compagnie ne nous aiment pas.
Vendredi 29. — Buol, Bourqueney et Westmoreland ont signé un protocole contenant l'interprétation des quatre points, à savoir : la Russie renonce à tous ses anciens traités avec la Porte et à sa « prépondérance » dans la mer Noire. Cette pièce a été communiquée à Gortschakoff qui a déclaré devoir demander des nouvelles instructions à Saint-Pétersbourg. A cet effet, un délai de quinze jours lui a été accordé.
Dimanche 31. — Terminé l'année chez Thiers. Il y avait foule, et cette foule se composait en grande partie de notabilités de 1ère orléaniste : Cousin, Mignet, M. et Mme d'Haussonville (fille du duc de Broglie), Jules de Lasteyrie, Roger (du Nord), la princesse Grassalcovich, etc. — Hier, malgré la guerre, la princesse de Lieven est revenue et descendue dans son ancien appartement rue Saint-Florentin. Le prétexte est l'état de sa santé; la vérité, qu'elle ne peut vivre qu'à Paris.