‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 132 sur 198 · LE DÉFILE DES DAMES · texte numérisé non relu

LE DÉFILE DES DAMES

admis. Le corps diplomatique fut placé en face du trône. Près de quatre cents femmes défilaient devant Leurs Majestés, traînant après elles les queues immenses de leurs robes, et faisant, chacune isolément, leur révérence, à lEmpereur et à l'Impératrice, non sans subir les critiques, faites sotto voce, de la jeunesse dorée du corps diplomatique. Dans cet exercice presque gymnastique se distinguait la comtesse Charles Tascher de la Pagerie par la majesté de son port, la lenteur de ses mouvements et la profondeur de son inclinaison. Son mari nous disait que cela se passait ainsi à la cour de Bavière.

Mercredi 3. — Les nouvelles de la Crimée ne sont rien moins que satisfaisantes. Cette expédition était un coup de main téméraire qui pouvait réussir, mais qui n'a pas réussi. Cela tombait sous le sens, au moment où les armées expéditionnaires quittèrent Varna. Mais ce n'est qu'à présent que le public s'en aperçoit.

Dimanche 7. — Le courrier Leyder arrive de Vienne et continue pour Londres. Les dépèches qu il apporte me démoralisent. Après avoir tout fait pour se brouiller à tout jamais avec la Russie, on a maintenant des accès de défaillance. On voudrait faire la paix à tout prix. Les russophiles se croient sûrs du triomphe. Ils se flattent d'avoir détaché 1 empereur François-Joseph de l'alliance occidentale et les intrigues vont leurtrain. Avec un peu de fermeté et de conséquence, on y mettrait fin facilement.

Mercredi 10. — Grand diner chez Drouvn de Lhuvs. J'y fais la connaissance de lord John Russell, qui resi. 20

semble à un clergyman plus qu'à un homme d'État; avec cela l'air fin : on dirait la tète d'un renard.

Jeudi 11. — Le duc de Galliera m'apporte des dépêches du comte Buol. Nous insistons sur la conclusion d'une convention militaire avec l'Angleterre et & France, conformément à l'article 5 de notre traité d alliance du 2 décembre. Voilà donc un nouveau revirement, cette fois-ci du côté de l'Occident!

Dimanche 14. — Le 10, le Piémont a annoncé son accession au traité d'alliance anglo-français du 10 avril 1854. En même temps, une convention militaire a été conclue entre la Sardaigne et les deux puissances occidentales. En vertu de ce traité, 20,000 hommes des troupes piémontaises seront envoyés en Grimée.

Lundi 15. — Chez nous, la situation reste la même. On se flatte toujours d'en arriver à la paix, sans avoir pris part à la guerre. Cet espoir — qui est peut-être une illusion — donne à notre politique un caractère incertain, équivoque et compromettant pour notre situation de grande puissance. Si nous montrions un peu plus de résolution, la Prusse prendrait probablement le verbe moins haut, et la Russie, comprenant mieux ses intérêts, deviendrait peut-être sincèrement pacifique. Mais, comme nous affichons notre espoir d'une paix prochaine, sans que nous eussions pris part à la guerre, la Prusse reste russophile, ne fait aucun armement, retient les États secondaires d'Allemagne dans une attitude analogue et encourage les illu-

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