‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 140 sur 198 · LE VOYAGE DE CRIMEE ABANDONNÉ · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE CRIMEE ABANDONNÉ

demandera ses passeports. Ici se fait valoir l'influence (pas bonne dans ces affaires) de lord Cowley sur 1 Empereur. Ce dernier est encore tout enivré. Le voyage de Londres lui est monté à la tète. Thouvenel, sevovant complètement mis de côté et ne sachant rien de ce qui se passe entre son chef (Drouyn de Lhuys) et l'Empereur, a demandé et obtenu sa mise en non-activité, ce qui le rapprochera du Palais-Roval, où il est déjà le bienvenu. Moi aussi, je me trouve sans instructions. On ne m'en envoie pas, parce qu'on ne sait pas dans quel sens me diriger. Gomment alors agir?

Le voyage de Crimée est abandonné, parce qu'il était impossible de former une régence assez forte pour paralvser l'influence du prince Jérôme et de son fils Napoléon.

Samedi 28. — Je montais ce matin à cheval au bois de Boulogne avec lady Cowley lorsque Fleurv vint nous dire qu'un attentat venait d'être commis aux Champs-Elysées sur la personne de l'Empereur, qui se promenait à cheval entre Edgar Ney et Valabrègue. Un Italien, nommé Pianori, à la distance de trois pas seulement, a tiré deux coups de pistolet sur lui, heureusement sans le toucher. L'Empereur continua tranquillement vers le Bois, où il rencontra l'Impératrice. Leurs Majestés, l'Empereur toujours à cheval, rentrèrent ensuite ensemble par l'avenue des Champs- Élvsées. Presque tous les passants à pied, à cheval, en voiture, leur faisaient cortège aux cris enthousiastes de : ■ Vive l'Empereur! ■ Quand Fleury. encore tout ému, eut terminé son récit, je plantai là lady Cowley et me

rendis aux Tuileries. En descendant de cheval, je rencontre Cowley et nous pénétrons ensemble dans le salon de l'Empereur, où il y a foule : de grands et de petits personnages de la Cour, beaucoup de dames, presque tous les ministres. L'Impératrice sanglote convulsivement; l'Empereur, parfaitement calme, nous donne les détails du crim . « De semblables attentats, dit-il en terminant, ne réussissent jani lis ; pour frapper juste, il faut le poignard (1). »

Dimanche 29. — Ce matin, audience de l'Empereur. Il est fermement résolu à rejeter Y ultimatum que nous proposons et qui contient une clause autorisant la Russie à rétablir sa flotte dans la mer Noire, après la paix, telle qu'elle était composée avant la guerre, avec un bâtiment de moins!! (Gomme s'il s'agissait d'humilier la Russie, de gaieté de cœur et sans aucun profit, et non de la rendre moins dangereuse, pour l'existence de l'empire ottoman.) Il ne m'a pas caché, en terminant, qu'il préférerait se séparer de l'Autriche. Je lui ai ensuite présenté le comte et la comtesse Nako et le comte Jean Palffy.

L'enivrement produit par le voyage d'Angleterre continue. Cowley l'exploite avec succès, et, il faut nous rendre cette justice, nous lui facilitons sa tâche. Je suis, d'ailleurs, de plus en plus convaincu que le ministère anglais ne veut pas d'une alliance austro-française.

Lundi 30. — Drouyn de Lhuys est revenu de Vienne. Il sera bien surpris de voir combien de terrain il a

(1) C'était avant l'ère de la dynamite et du revolver.

DROUYN* DE LHUYS DE RETOUR 32c

perdu pendant son absence. L'Empereur ne voit plus que par les veux de Cowlev. Mais comme Sa Majesté ne manque pas de sagacité — tant s'en faut — je ne désespère pas de voir le bon sens triompher à la fin.

MAI

Mardi 1". — Je trouve Drouyn de Lhuys moins découragé que je n avais pensé. Il est enchanté de son séjour à Vienne et, plus que jamais, l'homme de 1 alliance autrichienne.

Jeudi 3. — Chez l'Empereur, pour lui remettre une lettre de mon souverain. Je le trouve très raide. Cependant, il semble disposé à examiner l'amendement de son ministre des affaires étrangères.

Vendredi 4. — Drouyn de Lhuys est moins sur de son affaire qu'il ne 1 avait été dans les premiers jours, après son retour. Les difficultés viennent de Londres. On hésite à accepter son amendement. Il est évident qu'on ne veut pas d'une alliance entre nous et la France. Cowley l'a naïvement avoué à Drouyn de Lhuys. L'Empereur, il est vrai, a accepté l'amendement, mais de mauvaise grâce et à son corps défendant. S'il est rejeté dans le conseil des ministres qui se réunit aujourd'hui à Londres, que fera-t-il? Buol a répondu la nuit dernière à une question que Drouyn de Lhuys lui avait adressée, par 1 intermédiaire de Bourqueney, que le rejet de notre ultimatum par la

Russie entraînerait immédiatement notre participation à la guerre.

Samedi 5. — Lorsque ce matin, comme tous ces jours-ci, je me rendais chez Drouyn de Lhuys, l'huissier me dit que Son Excellence était sortie pour toute la journée. Cela me parut étrange. Je retournai, plus tard, dans la journée, et je parvins à pénétrer chez le ministre. Il me dit qu'il venait de donner sa démission. Voici l'historique qu'il m'en fit. L'Empereur n'a pas appuyé son amendement à Londres. Il l'avait pourtant autorisé à en recommander l'adoption au cabinet de Londres, ce qu'il s'était empressé de faire. Néanmoins, l'Empereur l'a de nouveau discuté avec lui en présence de lord Gowley et du maréchal Vaillant. Écoutant l'ambassadeur d'Angleterre plus que son ministre, Sa Majesté, après avoir aussi pris l'avis de Vaillant, qui déclara qu'une paix semblable produirait un très mauvais effet dans l'armée, rejeta l'amendement, quoiq a Elle l'eût déjà positivement et explicitement approuvé. Cela étant, lui (Drouyn de Lhuys) se sentait compromis à Vienne et à Londres. D'ailleurs, l'Empereur entre dans des voies où il lui serait impossible de le suivre. Par conséquent, il a donné sa démission. L'Empereur a bien voulu l'inviter à passer chez lui, ce qu'il a respectueusement décliné, sa résolution étant prise irrévocablement.

Lord Gowley donne une autre version. Selon lui, l'empereur Napoléon aurait autorisé Drouyn seulement à communiquer le projet au cabinet anglais, et non à en recommander l'acceptation.

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