‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 141 sur 198 · DÉMISSION DE DROUYN DE LHUYS · texte numérisé non relu

DÉMISSION DE DROUYN DE LHUYS

Quoi qu'il en soit, il serait impossible de se faire illusion sur la portée et la signification de cet événement.

Le projet élaboré à Vienne par Buol et Drouyn de Lhuys laissait à la Russie le choix entre deux ultimatums et créait une nouvelle alliance entre l'Autriche, la France et la Grande-Bretagne, qui s'engageaient à perpétuité à faire la guerre à la Russie dans le cas où cette puissance, par un développement excessif de ses flottes dans 1 Euxin, menacerait l'indépendance de la Porte. Un article secret définissait le terme ■ excessif" . Excessif était un état des forces navales russes égal à celui du status antè bellum. A Vienne, on se flattait que ce projet serait à Saint-Pétersbourg jugé acceptable. Si. néanmoins, il était rejeté, l'empereur François- Joseph était décidé à faire la guerre. Mais, c'est précisément à cause de la probabilité de succès de l'acceptation par la Russie) qu'offrait ce projet, qu'il déplut à Paris, c'est-à-dire à 1 empereur Napoléon qui, dans la phase actuelle, pas brillante, de la guerre, n'a qu'une préoccupation, celle de ne pas mécontenter l'armée. Il pense, et peut-être avec raison, qu'elle trouverait une paix pareille ignominieuse et que le pays aussi serait frappé de la disproportion entre les minces avantages acquis et les sacrifices énormes que cette guerre impose à la France. En grande partie aussi, le refus que Drouyn de Lhuvs a rencontré auprès de son souverain doit être attribué à l'influence directe de lord Gowley qui, pendant l'absence de Drouyn de Lhuys, était devenu pour ainsi dire le ministre des affaires étrangères de l'empereur Napoléon. Il me revient de plusieurs côtés que cet ambassadeur a travaillé contre

l'alliance autrichienne avec plus de zèle que ne comportaient ses instructions. Plusieurs faits constatés viennent à l'appui de cette supposition. Ainsi, il est certain qu'il a dit à l'Empereur que la voie où Drouyn de Lhuys voulait l'engager pouvait bien convenir à l'Autriche, mais qu'elle mènerait probablement à la rupture entre la France et l'Angleterre. Ce langage de Cowley et surtout la crainte de l'empereur Napoléon de déplaire à l'armée ont amené la catastrophe.

Pour ma part, par mon attitude et par mon langage, je m'évertue à faire comprendre que la démission de Drouyn de Lhuys ne doit pas être interprétée comme un échec de l'Autriche dans les négociations de paix.

Néanmoins, c'était une bien mauvaise journée.

Mardi 8. — Walewski annonce sa nomination aux affaires étrangères.

Mercredi 9. — Première entrevue officielle avec Walewski. Je regrette Drouyn de Lhuys, avec lequel je me suis trouvé en rapport d'affaires — et quelles affaires! — pendant trois ans.

.l'écris à Buol (1) : « Cette nouvelle péripétie de la complication d'Orient, qui sera à jamais mémorable, nous fait entrer dans une voie nouvelle et hérissée de difficultés et de dangers, à moins que nous ne parvenions à empêcher un refroidissement entre les deux cours. M. Drouyn de Lhuys tombe la victime de sa jalousie. Chassez le naturel, il revient au galop. En

(1) Lettre particulière, du 9 mai.

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