WALKWSK1 REMPLACE DROUYN DE LHUYS
éloignant pendant son absence Thouvenel de l'Empereur et des affaires, il a livré son souverain à lord Cowley et s'est privé lui-même des informations utiles, que son remplaçant (Thouvenel) aurait pu lui donner, s'il ne l'avait pas laissé à dessein dans une ignorance complète de la marche des négociations. Le comte Walewski tient à constater que la politique de l'Empereur reste la même. Je pense que nous devons accueillir de bonne grâce les protestations d'amitié du nouveau ministre et vous jugerez peut-être utile de régler, à ce sujet, le langage de nos représentants. »
Vendredi 11. — Ce matin, chez Persigny. Comme les politiciens de ce régime changent d opinion du jour au lendemain, et avec quelle facilité ils oublient leur langage de la veille! Au commencement de la crise d'Orient, c est-à-dire il y a deux ans, Persigny criait à tue-tête : « Guerre à outrance à la Russie! » Lorsque le vovage que l'Empereur comptait faire en Grimée lui faisait peur, son mot d'ordre était : la paix à tout prix. Et aujourd'hui qu'il n'est plus question du voyage de Crimée, il prêche la thèse que les puissances occidentales peuvent forcer la Russie à faire la paix, en se dispensant du concours de l'Autriche, par le moyen de l'occupation maritime de la mer Noire et de la Baltique.
Diné tout seul chez les Cowley, et avec eux et les Walewski, à l'Opéra.
Vendredi 18. — Canrobert remplacé par Pélissier dans le commandement en chef de l'armée de Crimée.
Mardi 22. — Aujourd'hui des combats sanglants devant Sébastopol. On peut dire que c'est aujourd hui que les alliés ont repris l'offensive.
Vendredi 25. — Travaillé avec Walewski.
Les nouvelles de Grimée sont favorables aux alliés. Les Français se sont logés dans les fortifications prises aux Russes. Les armées anglaise et française ont passé la Tchernaia presque sans coup férir. Kertsch et Iénikalé ont été pris sans combat. Les vaisseaux des alliés pénètrent dans la mer d'Azov.
Lundi 28. — Walewski me dit que le comte Buol a proposé de clore la conférence de Vienne, après lui avoir soumis la seconde fois, avec quelques modifications, la proposition B, à savoir : limitation des forces navales russes et turques, en vertu d'un traité à conclure, sous la garantie des grandes puissances, entre la Russie et la Porte. Le rejet de ce projet par la Russie ne constituerait pas pour l'Autriche un cas de guerre. Selon Walewski, l'Empereur serait assez disposé à entrer dans ces idées; mais les Anglais demandent catégoriquement que les nouvelles propositions autrichiennes (dont je ne comprends ni le but ni la portée) soient déclinées.
Mardi 29. — Réception du corps diplomatique par Dom Pedro V, roi de Portugal, et par le duc d'Oporto, son frère.
Jeudi 31. — On mande du quartier général devant Sébastopol le retour des escadres alliées de la mer
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d'Azov où elles auraient fait du mal à l'ennemi. Ici, clans le monde officiel, toujours disposé à passer du plus profond découragement aux espérances les plus exagérées, on attend incontinent la nouvelle de 1 évacuation de Sébastopol.
JUIN
Lundi 4. — Ce matin, au mariage du jeune comte Melchior, fils du marquis de Yogiié, avec sa cousine, fille de Charles de Vogué. De là à lÉcole militaire, pour assister à une grande revue que l'Empereur a offerte au roi de Portugal.
Aujourd'hui, malgré les remontrances les plus vives du cabinet français, Buol a saisi la conférence de sa nouvelle proposition (1) , que les plénipotentiaires russes se déclaraient prêts à transmettre à Saint-Pétersbourg. De leur côté, les plénipotentiaires des puissances occidentales refusaient de négocier sur cette base. Par conséquent, les conférences ont été définitivement closes.
Mardi 5. — Vu la Ristori dans la tragédie Mirza, par Alfieri. Son jeu est vraiment classique. On y reconnaît linfluence de l'école allemande. Pas d'exagération, pas de pathos creux. L ensemble aussi ne laissait rien à désirer. Mais, à mes yeux, la Rachel est toujours la première tragédienne.
(1) Voyez plus haut, 28 mai.
Samedi 9. — Buol m'a écrit une longue lettre particulière. Il est hors des gonds et ne sait à quel saint se vouer ; mais, au fond, rien que du verbiage. C'est désespérant. Cependant sa situation est si pénible qu'il ne faut pas lui jeter la pierre.
Dimanche 10. — Entrevue désagréable avecWalewski.
Lundi 11. — Combattu vaillamment, et non sans quelque succès, contre le découragement et le dégoût qui menacent de s'emparer de moi.
Mercredi 13. — Walewski, avec qui j'ai un long entretien, change de langage. Je l'ai fait travailler, lui et l'Empereur, par Thouvenel, et je suppose que je dois ce revirement à l'intervention de ce dernier. Il n'est plus question de réclamations contre notre occupation des Principautés. Tout ce qu'on nous demande — pour le quart d'heure — c'est de conserver notre attitude menaçante à l'égard de la Russie.
Jeudi 14. — Rohmann m'apporte des rapports de notre ministre à Londres. — Tant qu'il était au ministère, Drouyn de Lhuys était le leading man; aujourd'hui c'est Clarendon qui dirige la politique orientale des deux alliés. Thouvenel est nommé ambassadeur à Constantinople. Il passera par Vienne. Je recommande à Buol «cet homme politique qui a devant lui un grand avenir etdontle passé est honorable à tous points de vue (1) >» .
(1) Lettre particulière au comte de Buol, du 15 juin.