‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 143 sur 198 · L'ASSAUT CONTRE SEBASTOPOL · texte numérisé non relu

L'ASSAUT CONTRE SEBASTOPOL

Dimanche 17. — On vient d'enlever les échafaudages du Louvre et des Tuileries du côté de la rue de Rivoli. C'est fort beau.

Lundi 18. — Walewski commence à sortir de sa réserve. Le traité du 2 décembre prévoit certains cas où 1 Autriche participera à la guerre et fixe l'espace de temps dans lequel cette participation aura lieu. Maintenant, on nous propose de prolonger ce terme; mais, en revanche, de préciser les cas de guerre. Nous n'y consentirons pas. G est qu'à Vienne un grand revirement s est accompli. Évidemment, 1 échouement des conférences provoqué par nous doit servir de prétexte pour inaugurer une nouvelle politique; nous voulons nous éloigner de la France, nous dégager en un mot. Je doute qu'on y réussisse, car il n'y a de changé que les dispositions ou, pour mieux dire, les velléités. Les intérêts restent les mêmes.

Vendredi 22. — L'assaut général contre Sébastopol du 18 a manqué. Le Moniteur de ce matin annonce le fait. A la Bourse on le savait depuis trois jours.

Samedi 23. — Buol a fait publier dans Y Indépendance belge sa dépèche du 20 mai. Walewski s'en plaint, visà-vis de moi, en termes fort désagréables.

Mardi 26. — Diné avec Hatzfeld à Amblainvilliers. chez Drouyn de Lhuys. Nous le trouvons aigri et noir. Cela s explique. Mais je crains que ses appréciations ne soient justes.

Jeudi 28. — Aujourd'hui est mort lord Raglan dans son camp devant Sébastopol.

Samedi 30. — Encore une charmante femme de moins. Mme Emile de Girardin, la spirituelle, la gracieuse, la jolie Delphine Gay, qui a brillé au Congrès d'Aix-la-Chapelle, s'est éteinte aujourd'hui dans son petit hôtel de la rue de Chaillot. Cette femme — je n'ai jamais pu comprendre pourquoi — adorait son mari. Me trouvant un jour chez elle — c'était dans les temps troublés de 1849, lorsque le choléra sévissait dans Paris, pendant que l'émeute grondait dans les rues — nous discutions la situation politique lorsque, soudainement, elle leva ses beaux yeux vers le ciel en disant : « Il n'y a que celui-là qui puisse sauver la pauvre France. » Je lui faisais mes compliments sur ses sentiments religieux. « Comment! s'écria-t-elle, j'entends parler de M. de Girardin. » Le cabinet de son mari se trouve au-dessus de son salon. Le voir Président de la République ou du moins, comme pis-aller, président du conseil, était le rêve de cette aimable ambitieuse.

Les relations entre nous et la France se tendent de plus en plus. Le parti militaire à Vienne a trouvé un auxiliaire dans la personne du ministre baron Bruck, dont les idées gagnent du terrain. Bruck est un unitaire allemand et un démocrate, ce qu'il cache autant que possible. De tous nos ministres actuels, il est le plus doué. Son idéal est une alliance prussienne et une politique de neutralité nach Ost und West, c'est-à-dire visà-vis de la Russie et des puissances occidentales. C'est une phase pénible à traverser; mais je ne me décou-

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