CANROBERT ET LORD RAGLAN
lourde, la cavalerie mauvaise. L'armée, en général, peu agressive et peu redoutable, mais bonne pour la défense derrière des murs. Il s'est démis du commandement en chef, parce que lord Raglan a décliné d'accepter son plan de campagne, qui était : position forte devant Sébastopol avec 80,000 hommes, et d'autres 80,000 hommes destinés à attaquer 1 armée de secours dans ses positions fortes. G est dans ce but qu il a rappelé 1 expédition de Kertch et annoncé aux soldats qu ils auraient à combattre l'ennemi en rase campagne. Raglan rejeta ce plan définitivement, et demanda à Canrobert de se charger des tranchées anglaises. Là-dessus, il déposa le commandement en chef et reprit sa division. Mais comme les soldats l'acclamaient, et que la discipline eût pu souffrir à la suite de ces démonstrations, 1 Empereur insista pour qu'il revint en France. En ce qui concerne l'armée, durant l'hiver dernier, sa situation était, par moments, désespérée et il ne comprend pas que les Russes n'aient pas jeté les alliés dans la mer.
Sont morts : sir Henry Ellice, bien connu dans les salons de Paris, fort initié dans les intrigues parlementaires de son pays et, souvent, intermédiaire entre les hommes au pouvoir et les leaders de l'opposition. Miss Marion Ellice, sa fille, l amie de la princesse de Lieven. charmante et spirituelle créature, est un ornement des salons des anciens partis; — sir Robert Adair, le Nestor de la diplomatie européenne : — enfin mon bon et vieil ami, le comte de Vilîareal. un des fondateurs du trône de Donna Maria II de Portugal, mort du choiera à Saint-Pétersbourg.
Lundi 15. — Walewski avait, il y a environ huit jours, demandé, sans que je lui en eusse exprimé le désir, une audience à l'Empereur pour me fournir l'occasion de lui communiquer moi-même une dépêche de Buol exprimant les félicitations tardives de mon Empereur, à l'occasion de la prise de Sébastopol. Jusqu'aujourd'hui, l'empereur Napoléon ne m'a pas reçu. Walewski chercha d'abord de me donner le change sur ce manque d'empressement; mais, à la fin, il convint que son souverain ressentait le silence que l'empereur François-Joseph avait jusqu'ici gardé à l'occasion d'un événement, si heureux pour la France et pour son chef. Cela donne une idée de la nature des relations entre les deux cours alliées !
Mardi 16. — Avec ma fille Mélanie, à Saint-Gloud. Il y a spectacle et, comme, d'habitude, Leurs Majestés se font attendre pendant une heure entière. L'Impératrice, belle comme toujours, mais d'une pâleur extrême et d'autant plus intéressante qu'on en sait la cause, avait, à sa droite, Mme la duchesse de Brabant et, à sa gauche, le duc. L'Empereur, assis à côté de la duchesse, était aux petits soins avec « la fille des Césars » . Aux extrémités, les deux dernières places de balcon étaient occupées par la princesse Mathilde, dont les traits grossissent et dont le teint rougit, et par le prince Napoléon Bonaparte, qui comme toujours avait l'air de mauvaise humeur et ennuyé. Dans cette assemblée brillante, on voyait lord et lady Cowley, la belle duchesse de Medina-Cœli, la moins jolie duchesse
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Zagarola (1) et la ravissante comtesse Sclafano, la comtesse Montijo, mère, et la duchesse d'Albe, sœur de l'Impératrice. Toutes deux refusent des places privilégiées. Lorsque, lors de la visite de la reine Victoria, on leur assigna des places dans le cortège, la duchesse d'Albe répondit : « Plutôt faire de la charpie pour les blessés de la Grimée. Je suis la duchesse d'Albe. cela suffit. » À côté d elle étaient assis le maréchal Narvaez, la toujours charmante et gracieuse Mme Walewska; puis Mme Fould, à laquelle ces mêmes épithètes ne peuvent guère être appliquées; des sénateurs, des généraux. Les Premières Armes de Richelieu, et la Rue de la lune. La Déjazet, âgée de soixante-cinq ans, a été beaucoup applaudie dans le rôle du jeune Richelieu. C est le contraire d'un enfant de miracle. On dit que 1 "Empereur a choisi cette pièce pour faire une niche à Mgr le duc de Brabant, marié jeune comme Richelieu, mais bien moins pressé que lui d'user de ses droits de mari. Il y eut aussi dans cette pièce d'autres allusions. Pourquoi parle-t-on constamment de l'article 5 du traité de mariage? Serait-ce une plaisanterie à mon adresse, puisque c'est l'article 5 du traité du 2 décembre, qui nous a désunis, l'Autriche et la France? Toutes les foi" que 1 on prononçait le mot article 5, l'Empereur riak sous cape, et sans regarder de mon côté. Enfin, j'étais désolé de voir la pauvre Mélanie entendre tous les mots risqués de ces deux vaudevilles. Heureusement elle n'y entendait goutte et passait sa soirée à lutter contre le sommeil. Après le spectacle, la Cour se retira immé-
(1) Plus tard princesse Roipigliosi.
diatement. Nous autres passâmes dans la galerie, où l'on servit des rafraîchissements.
Mercredi 17. — A une heure, à Saint-Cloud. Audience chez Mgr le duc et Mme la duchesse de Brabant. La duchesse me disait qu'elle était peinée de voir ma fille assister à la représentation des Premières Armes de Richelieu. Leurs Altesses Royales n'ayant pas reçu le corps diplomatique, lord Cowley, Antonini et moi nous avons demandé à leur faire notre cour individuellement. Le prince ressemble beaucoup à son père, au moral comme au physique, à part son aversion pour le ballet. Comme tous les Gobourg, il a le nez trop long, le son de voix un peu nasal, la taille très haute, parle bien, on dirait presque avec trop d'aplomb, pour un jeune homme de vingt ans. La duchesse est charmante. Elle ne disait pas grand'chose, mais ses beaux yeux parlaient; d'ailleurs, ce qu'elle disait était parfait. Elle n'a rien de cette banalité obligée qui, avec l'ennui qui en résulte, est le mal des Cours. Le duc me parla affaires d'Orient en exprimant le désir que l'on ne donnât pas ici des espérances, attendu qu'on était aux Tuileries fort enclin à se moquer du monde. Dans son langage, se reflétait la gêne qu'éprouvait le petit-fils du roi Louis-Philippe à se trouver ici l'hôte de l'empereur Napoléon. Je me suis retranché derrière des généralités. Le jeune ménage royal plaît beaucoup, ou plutôt, c'est l'archiduchesse qui plaît par sa simplicité, son petit air franc et enfantin, par sa tenue et, quand elle parle, par son esprit. L'Empereur est aux petits soins avec elle et lui fait lui-même les honneurs de Paris.
ENTRETIEN A Y KG L'IMPERATRICE 3i9
De Saint-Cloud à Montretout. chez les Pozzo. Quel site ravissant! J'en reviens toujours comme cuivré. Ce vaste horizon, ces beaux jardins, et à travers la haute futaie, la vue sur Paris... Le duc se promenait longtemps avec moi, faisant ses observations politiques, espérant et craignant la chute de l'empereur Napoléon. Le> anciens partis sont désolés de le voir régner et gouverner et, en même temps, ils craignent de le voir tomber.
Jeudi 18. — Travaillé avec le comte Walewski. — Le soir à Saint-Cloud, où il y eut à la Cour petit spectacle, en l'honneur du duc et de la duchesse de Brabant. On donna les Avocats et le Chapeau d'un horloger, avec les acteurs du Gymnase. — Walewski m'avait prévenu que l'Empereur me parlerait. En effet, il vint à moi presque aussitôt qu'il m'aperçut pour me dire qu'il regrettait de ne pas m'avoir vu plus tôt. Je lui faisais ensuite, très sobrement, les félicitations de l'empereur Erançois-Joseph à l'occasion de la prise de Sébastopol.
L Impératrice était fort belle et fort gracieuse. Elle s'est entretenue assez longtemps avec moi et n'a presque parlé qu à moi.
Mon entretien avec le comte Walewski, ce matin, aux affaires étrangères était des plus importants. La France est en pourparlers avec l'Angleterre pour s'approprier les conditions de paix que If. de Bourquenev a apportées de Vienne. « Si ce que M. de Bourquenev dit est vrai, m'a dit ce soir l'empereur Napoléon, nous nous entendrons. » Ce que M. de Bourquenev a
apporté de Vienne et que l'empereur Napoléon trouve si bien, c'est le programme suivant :
Les deux premières garanties renforcées;
Troisième point : neutralisation absolue de la mer Noire;
Quatrième garantie à régler à Gonstantinople sans le concours de la Russie, à laquelle on présenterait des faits accomplis. Sur ces points, il y aurait identité de vue parfaite entre Vienne et Paris; manque encore l'assentiment de l'Angleterre.
Viennent ensuite les conditions particulières. On pourrait restituer à la Russie la Grimée, en échange d'une cession territoriale à la Turquie, formant l'indemnité de guerre pour cette dernière puissance, en Bessarabie, ce qui dégagerait complètement les bouches du Danube. Cette idée appartient-elle au comte Buol? Bourqueney ne le dit pas, mais il le laisse penser. Or, l'Autriche pèsera sur la Russie afin de lui faire accepter des conditions semblables et ira, au besoin, jusqu'à la rupture des relations diplomatiques. Et après?
Voilà de quoi on s'occupe aujourd'hui. Bourqueney partira pour Vienne dès qu'on sera tombé d'accord entre Paris et Londres.
Samedi 20. — Les flottes alliées ont pris le 17, après un bombardement de trois heures, la forteresse de Kinburne. On s'est donc rendu maître des embouchures du Bug et du Dniester. J'écris aujourd'hui à Buol (1) : « Me trouvant sans instructions, je n'ai eu aucun avis
(1) Lettre particulière, du 20 octobre.