DINER A SAINT-CLOUD
à donner sur les informations de M. de Bourqueney. J'ai toutefois saisi une occasion que M. Wa'ewski m'avait fournie pour le prier une fois pour toutes, dans l'intérêt de la cause commune, d'atténuer plutôt que de s'exagérer les bonnes nouvelles qu'il recevait de Vienne. On est toujours, et nulle part plus qu'ici, disposé à croire ce qu'on désire. On se livre ainsi à des espérances exagérées, souvent à des illusions, et quand le moment arrive où l'on doit voir clair, on découvre, trop tard, qu'on s'est trompé, ce qui fait faire du mauvais sang. En un mot, j'ai mis un peu d'eau dans leur vin. Cela ne peut faire de mal à personne. »
Dimanche 21. — Diner à Saint-Cloud. Avant le diner l'Empereur présentait lui-même plusieurs personnes au duc de Brabant. L'Impératrice, tenant le bras de Mme la duchesse de Brabant, en fit autant de son côté. Lorsque le diner fut annoncé, l'Empereur donnait le bras à l'archiduchesse, l'Impératrice au duc de Brabant; le prince Napoléon à sa sœur, la princesse Mathilde; je donnai le bras à Mme la comtesse de Montijo, qui était assise à côté du duc de Brabant : j'avais à ma droite la duchesse d'Albe, sœur de 1 Impératrice; venait ensuite le maréchal Narvaez. De l'autre côté de la table, il y avait le nonce, à côté de l'archiduchesse, etc. Après dîner, j'avais une causette très animée avec l'Impératrice. « Voyons, dit-elle, qu'avez-vous gagné par votre politique? Vous ne vous êtes pas concilié la Russie, vous n'avez pas repris votre ascendant en Allemagne et vous ne pourrez pas compter sur la reconnaissance de la France et de l'Angieterre ! » et ainsi de suite.
352 NEUF ANS DE SOdVENIUS
A la fin, elle me pria de n'en rien dire à l'Empereur, qui la gronderait et trouverait quelle fait très mal ses affaires. Cette petite boutade me prouve que j'ai raison en pensant que la réconciliation n'est que sur la surface et qu'au fond il y a du dépit et de la méfiance. L'Empereur m'approcha ensuite et je pus lui dire, sur la foi d'une dépêche télégraphique du comte de Buol, reçue au moment de quitter l'ambassade, que le roi de Naples fera signer la note d'excuse que le gouvernement français lui demande pour l'incident de Messine. « Il y a au fond de tout ceci, me dit l'Empereur, de la bêtise. Que voulez-vous faire d'un gouvernement qui trouve que les jésuites sont trop libéraux? »
La danse commença aussitôt et dura sans interruption jusqu'à minuit. L'archiduchesse est en deuil et, par conséquent, ne dansait pas. Elle était assise entre l'Impératrice et la princesse Mathilde, parlant peu, mais plaisant beaucoup. Le duc, doué du plus long nez que j'aie jamais vu, s'étonna beaucoup d'être tant bousculé et me parla politique dans le sens et, évidemment, d'après l'inspiration du prince de Chimay. — Il y avait de grands noms espagnols, portés par de fort petits messieurs : Medina-Cœli, Alba, Osuna y Infantada, etc. Il n'y a rien de petit comme les grands d'Espagne. Perico Benaesa (1) dansait comme un possédé et la duchesse d'Albe de même.
Lundi 22. — M. Isaac Pereire chez moi. J'ai à lui notifier que le gouvernement impérial n'a pas accueilli
(1) Plus tard marquis de la Romana.