LA PRINCESSE DE LIEVEN
Mardi 25. — Mole, Falloux, Guizot, La Hitte, Kisseleff et Buol dînent chez moi. La plupart de ces messieurs venaient du Cirque olympique des Champs- Elysées où, à l'occasion de la distribution de prix, le Président avait tenu un discours révolutionnaire et, selon quelques-uns de mes convives (les plus importants), «insipide, pour ne pas dire bète» . Cet infortuné Louis Bonaparte fut jugé, condamné et exécuté de la plus belle façon. Il n'y avait qu'une voix sur son incapacité.
DÉCEMBRE
Mardi 2. — A huit heures du matin, mon valet de chambre se précipite dans ma chambre : les rues, s'écrie-t-il, sont remplies de troupes et barrées; l'Assemblée nationale est occupée militairement. Une horrible migraine ne m'empêche pas de parcourir Paris et d'envoyer au prince Schwarzenberg deux dépèches télégraphiques et un long rapport expédié par courrier prussien. La princesse de Lieven, quoique encore couchée, me reçut pour échanger ses nouvelles avec les miennes. Plus tard dans la journée, ses salons ressemblaient à un quartier général. Les informations envoyées par des parlementaires s'y croisaient avec celles de ses amis de l'Elysée. En rentrant chez moi par une pluie douce, je trouvai le pont Louis XV barré et me vis obligé de faire le détour du pont des Invalides. Buol, qui m'attendait à l'ambassade, me conjura de me rendre, en dépit de maux de tète atroces, au diner
34 iSEUF ANS DE SOUVENIRS
que M. de Turgot offrait ce soir au corps diplomatique et qu'il n'avait point décommandé, malgré les événements de la journée.
La ville avait la physionomie particulière d'une révolte militaire. Elle me rappelait Lisbonne, aux jours de pronunciamento . Partout des troupes en grand nombre, les soldats gais et bons enfants avec l'expression que donne la conscience d'être les maîtres. Les passants, le public en général, calmes et indifférents.
On voyait beaucoup de curieux dans les rues. D'abord des gens bien mis. Plus tard les blouses et des gens à l'aspect sinistre viennent remplacer le bourgeois. Vers le soir les rues se désemplissent et un calme profond succède aux agitations de la journée.
Le Président a parcouru les boulevards à cheval. Il n'y a eu aucune démonstration ni pour ni contre lui. Quoique depuis un an on ne parle que de coup d'État, tout le monde, «les bons comme les méchants» , semblaient être pris au dépourvu ou plutôt avaient l'air de gens qui n'y comprenaient rien.
Un de ceux qui certes n'y comprenaient absolument rien était notre amphitryon, M. de Turgot. On nous avait distribué des laissez-passer, ce qui me rendait possible de traverser les ponts et d'arriver sans difficultés au ministère des affaires étrangères. On attendait le Président; mais Louis-Napoléon, souffrant d'une migraine, et il y avait de quoi, s'était couché et avait oublié de se faire excuser (1). A la fin, après une heure
(1) On a su plus tard que le prince était complètement d moralisé, et que Morny et Persigny, effrayés de cette défaillance, lui ont persuadé de se mettre au lit.