DINER DU CORPS DIPLOMATIQUE
d'attente, on se mit à table. J'étais le voisin du maître de la maison, dont la gaieté et rinsouciance non jouées, mais réelles, stupéfiaient ses convives. En face Mme de Turgot, assise entre le nonce et l'ambassadeur d'Angleterre, ne pouvait au contraire dissimuler ses alarmes. Les chefs de mission étudiaient réciproquement leurs phvsionomies. Normanby, qui avait l'air sombre, me trouvait gai. Antonini, ministre de Naples, était dans la jubilation. Rogier, ministre de Belgique, ne cachait pas ses inquiétudes. Il sait que Louis-Napoléon déteste, hait et craint les dOrléans.
Après le festin, chez la princesse de Lieven. Je n'y trouve que Guizot et Werner de Mérode. Plus tard viennent le duc de Noailles, Mme Kalerdgi et Buol. La princesse, complètement démontée, ne sait si elle doit espérer ou craindre. Voici maintenant les événenements de la journée. Hier, lundi soir, Louis-Napoléon a, comme d habitude, reçu àl'Elysée. Pas un mot, pas un regard, pas un geste qui eut pu trahir les émotions du conspirateur.
Persigny, Morny, Flahaut, le nouveau ministre de la guerre le général Saint- Arnaud, le nouveau ministre de la police M. de Maupas, probablement aussi Carlier, qui s'est rapproché du Président dans ces derniers temps, étaient seuls initiés dans l'entreprise. Morny et Saint-Arnaud, l'un la tète, l'autre le bras, en étaient les principaux acteurs. Vers une heure du matin, un aide de camp du prince porta le manuscrit de la proclamation à l'Imprimerie nationale.
De la gendarmerie mobile et un fiacre vide y pénétrèrent à sa suite.
Les ouvriers furent strictement surveillés. A quatre heures du matin le fiacre partit, en emportant une première cargaison d'affiches imprimées.
Pendant ce temps-là, les généraux Changarnier, Cavaignac, Bedeau, Lamoricière et Le Flô ; MM. Thiers, Roger (du Nord) , le montagnard Charras et d'autres membres de l'Assemblée nationale furent arrêtés, transportés à Mazas et enfermés dans des prisons cellulaires. Ce matin, le public apprit à sa grande surprise que les portes de l'Assemblée nationale étaient fermées, et / que la rue de Bourgogne, le pont et la place Louis XV étaient militairement occupés. Pour satisfaire sa légitime curiosité, il n'avait qu'à lire les proclamations qui couvraient les murs : l'Assemblée nationale dissoute, le suffrage universel rétabli; la nation invitée à autoriser Louis-Napoléon à élaborer une constitution basée sur celle de l'an VIII (1800), fixant à dix ans la durée de ses pouvoirs comme Président de la République, etc. Les représentants crurent rêver. Le vieux Dupin, rusé compagnon, se laissa arrêter et garder à vue dans son domicile. A l'Elysée on n'avait aucun motif de ne pas le ménager.
Environ deux cent cinquante députés, légitimistes, orléanistes et autres, parmi eux Berryer, Falloux, Montebello, Oudinot, Lauriston, Jules de Lasteyrie, le duc de Broglie, Piscatori et beaucoup de montagnards, après avoir vainement essayé de pénétrer dans l'Assemblée nationale, se réunirent au dixième arrondissement (rue de Grenelle) et y prononcèrent la décnéance du Président. Arrêtés par le général Espinasse et provisoirement enfermés dans la caserne de cava-