PRESENTATIONS AUX TUILERIES
et la comtesse Wodzieki, le comte Blome et d'autres compatriotes. L'Empereur était fort gracieux et de très bonne humeur : « C'est de bon augure de vous voir aujourd'hui (2 décembre;, disait-il. — Sire, lui dis-je à l'oreille, pensez à Londres. — C'est fait, c'est fait! s'écria Sa Majesté toute joyeuse. Tout est arrangé. » Les autres membres du corps diplomatique, ce pauvre Moltke surtout, allongeaient vainement le cou et tendaient l'oreille pour surprendre cette conversation qui cependant ne me rassurait pas tout à fait, sachant par expérience que, dans des moments semblables, l'empereur Napoléon prenait, trop facilement, ses espérances pour des faits accomplis. C était, en effet, le cas cette fois-ci encore. En sortant de chez l'Empereur, je me rendais auprès de Walewski. L'entente était presque parfaite, c'est à dire qu on attendait, d'un moment à l'autre, la dépêche télégraphique de Londres apportant l'assentiment du cabinet anglais aux propositions françaises, qui ne sont qu'une adhésion dissimulée aux propositions autrichiennes, à savoir :
Le cabinet français appuie à Vienne le cabinet anglais, qui demandera : 1° qu'il n'y ait pas de traité spécial entre la Russie et la Porte pour l'entretien de quelques bâtiments légers dans la mer Noire; 2° que rétablissement de consulats dans les ports russes de 1 Euxin soit mentionné dans l'ultimatum autrichien. Mais si l'Autriche persiste dans son opinion en faveur de la convention spéciale, et qu'elle refuse la mention dans son ultimatum des consuls, la France et l'Angleterre, obtempérant au désir de l'empereur François-Joseph avec certaines réserves, consentiront la convention
spéciale; mais on libellera l'annexion au traité général, de manière à obliger la Russie et la Turquie à ne jamais altérer le texte de la convention spéciale qu'avec le consentement des signataires du traité général. De même, il sera entendu que l'établissement des consulats sera, lors des négociations, considéré comme une condition spéciale de la paix.
Le soir, chez la princesse de Lieven. Elle a beau s'en défendre, ses dimanches reprennent malgré elle et malgré la guerre. Elle en est aux anges, tout en soupirant après la paix. « Mais, lui dis-je, que préféreriez-vous de la guerre à Paris, ou de la paix à Saint- Pétersbourg? » « Mais la guerre, la guerre » , s'écriat-elle !
Mardi 4. — Service funèbre à Saint-Philippe-du- Roule pour M. Mole. Je me trouvais à côté du duc Decazes. Je reconnus dans la foule les familles de La Ferté, d'Ayen, deNoailles,de Caumont,de Fezensac; des académiciens en grand nombre, Guizot, Thiers, Yitet, Cousin, Villemain, Mignet, Ingres; beaucoup d'hommes politiques et d'anciens amis, d'Argout, Flavigny, La Grange, Léon de Laborde, Morny et Fould, ces deux derniers les seuls représentants du nouveau régime qui se soient aventurés dans le camp hostile. J'aurais trouvé de bon goût que l'Empereur se fût fait représenter aux funérailles de l'ancien sénateur de Napoléon Ier.
En sortant de l'église, allé déjeuner chez de Morny avec lady Jersey, lady Clémentine, Laborde, Niewerkerque; Doyle, diplomate anglais, qui est très amusant,