CAUSERIE AVEC L'EMPEREUR
l'Empereur (1), si animée que nous nous apercevions à peine que nous étions constamment bousculés par les danseuses. Je prenais à tâche de décider l'Empereur à peser à Londres pour que la Prusse fût admise aux négociations de paix. « La Russie, ai-je dit, vous fera, Sire, toutes sortes d'avances, de bassesses même pour vous détacher de l'Autriche et de l'Angleterre. Elle ne réussira pas. Elle mettra donc d'autant plus de prix à s'assurer de la Prusse. Or, le roi de Prusse sera tout disposé à se jeter plus que jamais dans les bras de la Russie, car blessé dans son amour-propre, par le refus de la France et de l'Angleterre de l'admettre aux négociations, en rivalité avec l'Autriche pour les affaires d'Allemagne et, à cause de ses succès européens dans l'affaire d'Orient, il écoutera, plus que jamais, les conseils de la Cour de Russie. Ainsi, au lieu d'avoir détruit, vous auriez, vous et l'Angleterre, consolidé et augmenté l'influence russe à Berlin. On dit que la Prusse, par sa conduite, n'a pas mérité d'être mieux traitée. Cela peut être vrai ; mais on ne châtie pas un grand État comme si c'était un petit garçon, et on aurait tort d'humilier la Prusse sans réduire sa puissance matérielle. Or, comme il ne s'agit point de la démembrer et de la rendre plus petite, matériellement parlant, il ne faut pas l'exaspérer, car ce serait la pousser vers l'adversaire. ■ Ce raisonnement a fait son effet visible. L'Empereur, tout en répétant que dans la Conférence les plénipotentiaires prussiens seraient les auxiliaires des plénipotentiaires russes, convient que mon raison-
(1) Mes rapports au comte Buol du G février, u" 13. Let. B et G.
nement contenait du vrai, et il me parut embarrassé et, au fond, disposé à admettre la Prusse. Il ne me disait naturellement pas ce qui l'en empêchait, ne voulant convenir de l'opposition passionnée et déraisonnable du cabinet anglais, ni de sa répugnance de livrer une nouvelle bataille à lord Palmerston et de risquer de se brouiller avec lui, pour les beaux yeux de la Prusse. J'insistai pourtant. « Quel est, lui dis-je, pour vous, Sire, le grand résultat de la paix qui va se faire? Votre véritable mérite, c'est d'avoir brisé la ligue européenne que la première Révolution avait formée contre la France et, qui depuis Louis XVI — je n'en excepte pas même la Restauration — a duré jusqu'à nos jours. C'est vous qui l'avez brisée et fait rentrer la France dans la grande famille européenne. — C'est vrai, s'écria l'Empereur, c'est vrai! — Pourquoi, ai-je continué, ne pas rendre la transformation complète, pourquoi exclure la Prusse? Et notez bien, le roi Frédéric- Guillaume vous en gardera rancune à jamais, à vous et au ministère Palmerston. Or, vous êtes la France; mais Palmerston n'est pas l'Angleterre. C'est encore une considération. » L'Empereur ne me répéta plus les motifs connus contre l'admission de la Prusse, mais parut au contraire persuadé par mon argumentation ; mais sa gêne et son embarras n'en furent que plus visibles. Sa Majesté me parla, une fois de plus, du général Wedel : « Vous ne vous faites pas d'idée de ce que c'était. Je lui ai demandé : — « Quel est le but de votre « mission?Il répondit : — Mais, Sire, laissez-nous entrer « dans la conférence . » Ce n'est pas un diplomate , à coup sûr! Un caporal se serait mieux tiré d'affaire. Pauvre