‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 170 sur 198 · VISITE CHEZ DROUYN DE LHUYS · texte numérisé non relu

VISITE CHEZ DROUYN DE LHUYS

Vendredi 8. — Visite chez Drouyn de Lhuys, qui demeure maintenant rue d'Anjou, 12. L'ancien ministre m'a expliqué de la manière suivante les causes de sa démission, d'abord de ministre, et dernièrement de sénateur.

■ L'Empereur ne supporte pas le grand mérite et les grands services qu'on lui rend, à lui et à la France. La guerre faite en Grimée parle maréchal Saint-Arnaud et Canrobert, la paix faite à Vienne par l'empereur François-Joseph et Drouyn de Lhuys, voilà ce dont il ne voulait pas. Si c'était un véritable souverain, il en aurait jugé et agi autrement. Louis XIV ne connaissait pas ce genre de jalousie. Loisqu en revenant de Vienne je lui remettais une lettre de l'empereur d'Autriche, dans laquelle il y avait quatre lignes qui parlent de lui, l'empereur Napoléon, et trois pages, où il était question de moi, moi, que François-Joseph avait décoré de son plus grand ordre, j'ai reconnu au geste et à la mine bouleversée de l'empereur Napoléon, que la rupture entre lui et moi était consommée. Car il est de sa nature de ne pas admettre le mérite, ni de pardonner les services d'autrui; il est de ma nature de ne pas renoncera la considération, seule récompense de mes travaux que j'accepte et que j'apprécie. Cette conviction de l'incompatibilité de nos deux caractères une fois acquise, je n'ai pas hésité à considérer comme définitive ma démission, que j'ai dû donner, peu de jours après, pour les motifs que vous savez. Retiré depuis à la campagne, la vie de courtisan ne pouvait me convenir. Je continuais à écrire à l'Empereur de temps à autre, dans les termes les plus polis, sur les

matières importantes; mais je m'excusais quant aux invitations à la Cour, excepté lors de la visite de la reine d'Angleterre. L'article du Moniteur sur le Sénat m'a décidé à donner ma démission, car depuis que je suis sorti de nourrice je n'ai pas été fouetté. D'ailleurs, j'avais une raison philosophique. Le pouvoir absolu, personne ne le supporte à la longue. La démence des Césars romains le prouve. Rien n'est salutaire à un souverain absolu comme de rencontrer, parfois, de la résistance. J'ai de l'amertume dans le cœur. J'aurais aimé contribuer à terminer l'œuvre de la paix après y avoir tant travaillé, mais c'est là une faiblesse. Quanta l'Empereur, j'ai de l'affection pour lui, et jamais je ne me donnerai aux anciens partis, ne fût-ce que parce que le seul gouvernement possible est celui de l'empereur Napoléon. »

Dimanche 10. — Hatzfeld vient chez moi. Tous ces jours-ci, j'ai beaucoup travaillé avec lui pour déterminer l'empereur Napoléon à vaincre l'opposition de l'Angleterre contre la participation de la Prusse aux négociations de paix.

Lundi 11. — Bourqueney sera un puissant auxiliaire pour l'admission de la Prusse aux négociations. L'empereur François-Joseph l'a chargé de prier l'empereur Napoléon de travailler dans ce sens.

Samedi 16. — Le comte Buol arrive ce soir, à dix heures, avec sa chancellerie.

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Dimanche 17. — Le matin chez Buol. Nous causons des affaires, surtout des questions de préséances; un peu aussi, de la question de paix (!) J'ai lu les instructions des deux plénipotentiaires. Elles traitent de préférence les points qui concernent particulièrement T Autriche; mais laissent la question européenne trop dans le vague.

Lundi 18. — Je tâche de pénétrer Buol de la nécessité de nous montrer vis-à-vis des plénipotentiaires russes complètement d'accord avec la France et 1 Angleterre. Après diner, chez Walewski, avec Buol, où je trouve Clarendon et Brunnow. Chez la marquise de Yogiié, malgré le peu de sympathie qu'on a dans le monde légitimiste pour l'Autriche, je suis, grâce à ma qualité de plénipotentiaire, le lion de la soirée.

Mercredi 20. — Je commence à voir clair. Notre situation se dessine. Nous sommes forts, seulement par l'action sur l'empereur Napoléon et par son désir de conserver de bons et intimes rapports avec l'Autriche. Le baron Brunnow fait toutes sortes de bassesses. Longs débats avec Buol sur notre marche à suivre aux conférences. Je le présente au prince Jérôme et à son fils. Il voit l'Empereur chez l'Impératrice, à qui il remet la croix étoilée.

Jeudi 21. — Aujourd'hui, les plénipotentiaires d'Autriche, de France et de Grande-Bretagne se sont réunis pour la première fois chez Walewski. C'était une séance préparatoire. Buol, Clarendon, Cowley d'un

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côté de la cheminée; Walewski, Bourqueney et moi, de l'autre. La séance était bonne. Buol se déclarait très décidé à appuyer les conditions particulières des puissances occidentales. De bons rapports semblent s'établir entre nous et les Anglais. Cette séance a duré plus de trois heures.

Vendredi 22. — Bourqueney chez moi. Nous parlons de la part à faire à la Sardaigne dans les négociations. J'ai rédigé le premier rapport à l'Empereur, que Buol et moi signerons conjointement.

Samedi 23. — Travaillé avec Buol. Dîné chez lord Gowley, avec lord et lady Glarendon, Buol, le comte Walewski et sa femme, le baron et la baronne Bourqueney, le comte Gavour, le marquis et la marquise de Villamarina. Après le dîner, chez moi, mon dernier petit samedi, qui était fort brillant : comte et comtesse Werner de Mérode, duchesse de Melzi, duchesse de Valentinois, comte et comtesse Edouard Karolyi, comtes Louis et Georges Karolyi, comte Janos Palffy, comtesse de Goyon et ses filles, etc.

Dimanche 24. — Dîner aux Tuileries, en l'honneur des plénipotentiaires autrichiens. L'Impératrice était assise entre le comte Buol et moi; l'Empereur avait à sa droite la marquise Strozzi. La conversation avec l'Impératrice était fort animée, comme d'habitude. Après le dîner, petit concert. Tous les plénipotentiaires étaient présents. — Terminé la soirée chez la duchesse de Maillé.

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