LE TRAITÉ DE BESSARABIE
Samedi 8. — La sixième séance a été tenue aujourd hui. La question du traité de Bessarabie a été discutée. Les Russes ont offert de céder le delta du Danube entre les bras Kihir et Soulina, puis une cession un peu plus grande, mais en conservant Ismaël comme enclave russe. Si Walewski s'était conduit autrement, nul doute que toute la cession de Chotyn au lac Salzic, concédée en principe dans les préliminaires parles Russes, aurait été maintenue. Mais les plénipotentiaires français sont plus russes qu Orloff et Brunnow eux-mêmes. La haine de ces derniers contre l'Autriche a éclaté dans cette séance. Brunnow avait dit à Buol qu'il s'adressait aux représentants des belligérants; Walewski s'est tu; mais Glarendon a maintenu en termes fort secs la solidarité des trois alliés. Enfin Buol et moi, nous avons gagné la frontière indiquée par notre Empereur comme étant la plus désirable, en y ajoutant encore un territoire à lest du lac Salzic. Les plénipotentiaires russes ont demandé du temps pour réfléchir. Walewski a ensuite proposé la réunion des Principautés. Buol s'est un peu trop avancé en refusant même de demander des instructions à ce sujet. J'ai réparé la chose en disant que nous ne refusions pas la discussion. Le grand résultat de cette séance, car je ne mets pas en doute l'adhésion des Russes, c'est l'affranchissement du Danube et l'éloignement positif des Russes de la rive gauche de ce fleuve.
Dimanche 9. — Présenté ma fille Élise à l'Impératrice au spectacle de la cour. Longue conversation avec Glarendon, qui m'est très sympathique. Il dé- I. 26
plore la « nullité, l'ineptie et la mauvaise foi » de Walewski.
Lundi 10. — La septième séance a été bonne aujourd'hui. L'empereur Napoléon avait, la veille, travaillé Buol et Clarendon pour les décider à consentir à un petit changement du tracé arrêté hier, et qui laisserait une colonie bulgare, à laquelle l'empereur Alexandre tient beaucoup, entre les mains des Russes. Conformément à son idée, qui est acceptée, reluctantly, par Buol et Clarendon, les Russes font une proposition qui est accueillie. Orloff propose la démolition des forteresses turques Toultcha et Santcha sur le bas Danube, et l'engagement qu'il n'y aurait pas de forteresses sur le Danube, depuis Galatz jusqu'à l'embouchure. Le congrès ayant refusé, il déclare qu'il retire toutes ses concessions. Je prends la parole et soutiens que cette prétention n'est pas discutable; que la concession territoriale demandée à la Russie, aux termes des propositions autrichiennes, et acceptée par elle, a été faite sans conditions, et que vouloir y retrancher des conditions pareilles, qui limiteraient les droits de souveraineté du nouveau maître du territoire cédé, ce serait revenir sur l'acceptation de notre ultimatum; ce serait, au fait, le retirer! Orloff laisse tomber cette prétention et on peut dire : la paix est faite!
Mardi 11. — Travail assidu. Le matin, chez Buol; nous rédigeons ensemble l'article du traité général concernant les principautés. Ce travail est ensuite discuté avec Bourqueney et Aali Pacha.