LA PAIX DE PARIS
Mathilde, Orloff, Buol, marquise d'Adda, etc. Après diner. tous les plénipotentiaires sont invités à se rendre aux Tuileries, où l'Empereur nous reçoit dans le salon de l'Impératrice. Il était fort gai, et il y avait de quoi.
Dimanche 30. — La paix de Paris. — Le temps est magnifique: le vent à lest, un peu frais à la vérité; mais le soleil ne m'a jamais paru plus brillant. Dans mon cabinet j'entends les cloches de tout Paris et je vois les vieux marronniers de mon jardin agiter leurs branches, qui commencent déjà à verdir. Tout est beau et solennel. A midi et demi, je vais chercher Buol à l'hôtel Bristol, dans mon carrosse de gala, pour nous rendre à l'hôtel des Affaires étrangères. Nous y trouvons tous les plénipotentiaires, excepté les Russes qui arrivent quelques instants après nous. Tout le monde est en uniforme. Le bureau du protocole, sous la direction de II. Feuillet de Conches, avait fait préparer dans la nuit toutes les mises au net en sept exemplaires qui, signés par les plénipotentiaires, devaient devenir les instruments originaux de la paix. If. Feuillet donne lecture et nous collationnons nous-mêmes nos exemplaires. Ensuite, on procède à la signature avec une plume arrachée à un aigle impérial au Jardin des Plantes!!! Elle était destinée à l'Impératrice. Ensuite nous continuons à signer avec des plumes ordinaires, ce qui prend deux heures entières. Cependant, les canons de la Bastille et des Invalides tirent des salves de cent et un coups. C'était un moment solennel. Après la signature, Clarendon propose que les membres
du congrès se rendent auprès de l'Empereur. En remontant en voiture avec Buol, je vois qu'il a les larmes aux yeux, lui si froid d'ordinaire. « L'Empereur saura, me dit-il, que nous nous sommes si bien entendus, etque vous avez tant contribuéàcette œuvre. » C'était une belle récompense. Il y avait foule sur le quai et surtout le parcours; tout le monde nous saluait avec effusion, et beaucoup de personnes, hommes et femmes, versaient des larmes de joie.
L'Empereur nous dit : « C'est une paix qui, comme lord Clarcndon l'avait dit au parlement, est honorable pour tous, et qui n'est humiliante pour personne. » Walewski a été nommé aussitôt grand-croix de la Légion d'honneur, et Bourqueney sénateur. « Je suis content, me dit ce dernier. — Pardi, ai-je répondu, vous avez trente mille (l) fois raison de l'être. »
Dîner chez le nonce avec Buol, que je mène chez M. Troplong et chez le marquis Brignole. Ensuite seul au bal de M. Fortoul.
Paris est, splendidement et généralement, illuminé. C'est une journée qui marquera dans ma vie.
Lundi 31 . — Grand banquet de paix chez Walewski : les membres du congrès, tout le corps diplomatique, les ministres français, tous en uniforme.
(1) Les sénateurs touchaient annuellement trente mille francs.