LA « JOURNEE DES PALETOTS
dans ses boutiques. L'arrestation de tant de députés lui déplait. Dans cette sphère on ignore de quoi il s'agit. Bientôt on le saura. Le gouvernement, faute d'un ennemi à combattre, est fort embarrassé. Si la situation d'hier et d avant-hier continue, sa position deviendra intenable. Elle est déjà fort critique. Les faubourgs semblent peu disposés à offrir ou à accepter la bataille. Ils préfèrent fatiguer le soldat et l'indisposer contre l'entreprise par des marches et contremarches qui ne mènent à rien. Aussi commence-t-on à douter de la réussite du coup d'État. Au ministère des affaires étrangères on ne s'en cache pas vis-à-vis de nous. Ce matin j'appris chez la princesse de Lieven que l'on avait 1 intention de laisser aux insurgés (s'il y en a) le temps de construire leurs barricades avant de les attaquer. En effet, ce ne fut que vers deux heures que le général Magnan, qui commande 1 armée de Paris, se mit en mouvement. Il s'agissait de cerner les insurgés entre les boulevards, les rues Saint-Martin et Richelieu et les quais près de l'Hôtel de ville. Sur les boulevards il y avait foule de promeneurs en habit bourgeois (1) ; de curieux qui évidemment étaient venus pour voir et non pour agir, lorsque soudainement, sans raison apparente, les soldats sur différents points firent des décharges sur les passants de la rue, sur les balcons et les fenêtres. Le feu ouvert sur le boulevard
(i) C'est pour cela que le 4 décembre a reçu et conservé dans l'histoire du coup d Etat le nom de la « journée des paletots » . Qui a donné l'ordre aux troupes de tirer sur des gens paisibles? On ne l'a jamais su. C'est un des traits les plus sinistres de la conspiration qui a élevé Louis Bonaparte sur le trône de France.
des Italiens, près de l'embouchure de la rue Taitbout, et dirigé d'abord contre les personnes qui remplissaient le café Tortoni et la Maison Dorée, augmenta graduellement au fur et à mesure que la colonne avançait, et devint très vif sur le boulevard Poissonnière, et près de la porte Saint-Denis. Une grande barricade érigée près de ce monument fut évacuée à la première décharge. A la pointe Saint-Eustache la garde mobile fit une attaque brillante. Mais, au fait, les émeutiers étaient peu nombreux et ne firent nulle part une résistance sérieuse. Cependant, jusque vers quatre heures le canon tonnait. A sept heures du soir la victoire sur cet ennemi moitié imaginaire était décidée; à dix heures de la nuit elle était complète. Pendant toute la journée un temps doux et humide et un ciel légèrement brumeux semblaient également favoriser les insurgés (le peu qu'il y en avait), les troupes et les badauds, dont un grand nombre ont payé de leur vie la curiosité qui les avait poussés vers les boulevards.
J'ai passé plusieurs fois chez la princesse de Lieven, à qui des amis des deux camps ne cessaient d'envoyer ou d'apporter les dernières nouvelles. Il y eut chez elle une scène pénible causée par les emportements de Mathieu de la Redorte, fervent parlementaire qui, sous l'impression des événements, semblait soudainement atteint d'un accès de folie furieuse. En quittant les salons de la rue Saint-Florentin, avec le comte Buol, nous remontâmes les boulevards. Arrivés près de la rue de Grammont, nous fûmes séparés par la foule, et je pus voir un peloton faire feu presque à bout portant sur le groupe où se trouvait Buol. Heureusement