TN ORATECR DE CARREFOUR
il ne fut pas touché. Plus loin, près de la porte Saint- Denis, que le militaire venait d'occuper, le hasard me fit témoin d'une scène burlesque. En orateur de carrefour à la figure patibulaire haranguait un attroupement de gens en blouse, en criant à tue-tète et en répétant sans cesse : ■ Frères, asseyons-nous au banquet de la nature! ■ La foule l'écoutait bouche béante et. évidemment, convaincue. Je tâchai de l'approcher et imitant l'accent britannique, car les émeutiers respectent l'Anglais plus que les autres étrangers, je lui disais : >. Frère, qu'est-ce que le banquet de la nature"?- L interpellé semblait embarrassé, hésita, balbutia et ne sut que dire, si ce n est qu'un banquet était un banquet et qu'il y avait beaucoup de banquets en Amérique. Cette réponse déplut à son auditoire. J'entendis dire autour de moi : « L'Anglais a raison, il faut qu il s'explique. » Ainsi par 1 expression d un seul doute j avais converti ces croyants en sceptiques. Ils auraient fait un mauvais parti à leur orateur si, à ce moment, des cavaliers débouchant soudainement de la rue Saint- Denis n'avaient fait une charge à fond contre nous. J eus juste le temps de me jeter dans une porte ouverte, qui se ferma aussitôt sur moi . Je me trouvais pris et enfermé dans un magasin de confections avec une vingtaine de couturières. Ces jeunes filles me reçurent avec des rires et me donnèrent pendant que les dragons sabraient les a frères » la plus aimable hospitalité.
Dans mon cercle de 1 Union au coin de la rue de Grammont. peu d'instants avant mon arrivée, les glaces avaient été brisées par des coups de feu sortis des rangs de la troupe qui passait. Un officier suivi d un
piquet pénétra dans la maison, prétendant que des fenêtres des bourgeois auraient tiré sur elle. M. de Bonmont, avec trois ou quatre autres membres du club et parmi eux le général Ornano, eut de la peine à persuader ce militaire à se retirer sans faire d'arrestations. Pour prouver la fausseté de cette accusation ridicule, les membres du cercle comptaient invoquer le témoignage du général, mais celui-ci avait disparu mystérieusement Personne ne l'avait vu sortir. A la fin, lorsque les soldats étaient partis, nous découvrîmes, sous une table couverte d'un tapis, deux bottes qui contenaient les pieds du brave général. Personne ne soupçonnera cet excellent Ornano de poltronnerie. Il nous avoua, au milieu d'une explosion de rires, de s'être caché parce qu'il ne voulait pas être trouvé dans un club qui passe pour être hostile au prince Louis, et surtout pour être arrêté avec des vékins.
Le soir, chez la princesse de Lieven. Son salon a changé de physionomie. Plus de burgraves, à l'exception de Werner de Mérode. Il sourit douloureusement et décoche de temps à autre contre ses amis vaincus et en parti emprisonnés des traits acérés d'un comique irrésistible. Son beau-frère, M. de Montalembert, que le Président a fait rassurer sur ses intentions à l'égard de l'Église, n'hésitera pas à faire sa paix avec l'Elysée. Heeckeren, hier encore un de ceux qui criaient le plus contre le Gatilina corse, s'incline déjà devant le nouvel astre, salue le vainqueur de la journée, et, prenant le verbe haut, coupe la parole à M. Guizot. Oui le coup a réussi, et les Élyséens, ceux de la veille et, comme Heeckeren, du lendemain, ont raison de chanter