LE COMTE WALEWSKI
suite. » Il se leva, sortit et revint aussitôt, traînant après lui l'infortuné diplomate, qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes. La princesse de Lieven le plaisanta un jour sur sa grande déférence pour l'ami de son Empereur. Il répondit : « Je dois attendre le départ d Orloff pour redevenir Brunnow. »
Walewski. homme de plaisir plus que d'affaires, doit sa fortune à sa parenté avec l'Empereur. D'un commerce facile et agréable, quoique aimant à se donner des airs, et susceptible d'accès d insolence, dont on le guérit facilement en lui répondant sur le même ton; naturellement bon; dans les transactions, loyal autant qu'un serviteur de l'empereur Napoléon peut l'être; conservateur par instinct; brave, du moins jusqu'au danger, quand son maitre fait mine de reprendre ses anciennes allures révolutionnaires, mais ne l'arrêtant jamais, parce qu'il ne jouit d'aucun crédit auprès de lui; indolent, vaniteux à un rare degré, et d'une aussi rare ignorance des affaires diplomatiques et autres, le ministre des affaires étrangères de Napoléon III et président du congrès de Paris restait certainement fort au-dessous de sa tâche. Quand dans les débats des plénipotentiaires il lui arrivait de dire ce qu il n'aurait pas dû dire, ou de se taire là où il aurait dû parler, personne ne s'en montrait plus choqué, ni plus indigné que son subordonné, M. Benedetti, qui rédigeait les protocoles. Quand Walewski lui tournait le dos, ce fonctionnaire, vu de tous les plénipotentiaires, excepté son chef, levait les yeux au ciel, prenait sa tète entre les mains, haussait les épaules et poussait de discrets soupirs. Alors, un sourire errait autour de la
fable, pendant que notre président, sans s'apercevoir de L'hilarité mal contenue de l'auditoire, continuait à se perdre dans des phrases creuses ou compromettantes pour la cause qu'il plaidait. L'Empereur le sut et s'en émut, et Walewski sortit du congrès, considérablement diminué.
Les plénipotentiaires prussiens se sont effacés à dessein. C'était dans leur situation. Mais le comte Uatzfeld, esprit sage, droit, conciliant, élevé, galant homme dans la plus belle acception du mot, bien vu aux Tuileries et possédant, à juste titre, la confiance de ses collègues, servit la cause de la paix en dehors des séances, et exerça ainsi une influence considérable sur la marche des négociations.
J'aime toujours rendre justice aux adversaires. Mais Cavour m'a déplu. Au congrès il s'évertuait à paraître modeste. Dans la séance du 8 avril seule, lorsque Walewski, malgré lui, dut jeter le brandon des affaires d'Italie entre les plénipotentiaires, il trouva du su, si non avec l'approbation de l'empereur Napoléon, le courage d'attaquer ouvertement l'Autriche, qu'il ne cessait de combattre sourdement en dehors des conférences. Le fait est que les Tuileries et le Palais-Royal étaient le vrai théâtre de son activité pendant toute la durée du congrès. Fortement appuyé par le prince Napoléon, secrètement desservi par Walewski, il n'eut pas toujours à se louer de l'Empereur constamment vacillant entre ses bons et ses mauvais instincts, entre son désir de se faire accepter par les souverains et entre la crainte de se compromettre avec la secte. On m'assure qu il a rendu la vie dure au premier ministre de Sardaigne,
VISITE AU COMTE OULOFF Mtf
et que celui-ci a quitté Paris, mécontent et plein de dépit. Son physique manque de distinction. On sent, on voit, on reconnaît en lui le conspirateur.
Lundi 21. — Chez Orloff. Il me parle longuement et avec abandon, du moins en apparence, et me raconte, entre autres choses, sa dernière mission à Vienne février 185 4). « On avait, dit-il, monté l'empereur François-Joseph, qui m'a demandé des choses que je ne pouvais accorder. Je lui ai proposé de partager le protectorat des Principautés avec la Russie (comme prix de neutralité . Il a répondu, avec raison, et j'en convenais, que c était pour lui un rôle trop secondaire. Il a voulu 1 engagement de notre part de ne pas appuyer les rayas grecs. J'ai dit : ■ À la guerre tout moyen est bon. ■ Ces paroles ont été mal interprétées par Sa Majesté, car je n'ai pas voulu dire que la Russie devrait faire insurger les rayas ; mais votre Empereur les a entendues ainsi et répétées à un autre souverain le roi de Prusse), qui les a communiquées au mien. Je n'ai pas fait allusion à 1 intervention de la Hongrie, car je sais bien qu'un bienfait reproché devient une offense. L'empereur de Russie a fait une grande faute en passant le Pruth. Je lui ai écrit de Vienne : ■ L'empereur d Autriche ne vous déclarera pas la guerre, mais il vous donnera des entraves où il pourra. L'empereur Nicolas a considéré l'empereur François-Joseph comme un fils. Il a eu sa statuette et son portrait dans sa chambre jusqu'à la conclusion du traité du 2 décembre; alors seulement, il les a fait éloigner. Il v aura pendant longtemps en Russie un profond ressentiment contre l'Autriche. » Il y avait de la
bonhomie et de la brusquerie, de la finesse et de la sauvagerie du grand seigneur russe et du serviteur soumis à l'orientale, dans tout ce qu'Orloff me disait. J'ai répondu simplement et clairement. A ce sujet, j'écris à Buol : « Je vous demande, la main sur la conscience, si, il y a deux ou trois ans encore, un diplomate autrichien aurait pu se permettre de parler ainsi au comte Orloff. C'est la paix du 30 mars, qui a opéré ce changement, lequel changement n'est autre chose que l'affranchissement de l'Autriche de la prépondérance russe. »
Mercredi 23. — Les affaires d'Italie me préoccupent. Évidemment, l'empereur Napoléon désire introduire dans les gouvernements de la Péninsule des améliorations, avec nous, si nous nous y prêtons ; avec le Piémont, si nous n'entrons pas dans cette voie. Je n'entrevois que les germes de tout ceci ; mais c'est là, la prochaine question importante. Buol est parti dans de bonnes idées. Pourra-t-il les faire prévaloir?
Jeudi 24. — Le discours tenu par l'empereur Alexandre à Moscou, et par lequel il annonce la conclusion de la paix, est très curieux. Entre autres, il dit : « J'aurais continué les hostilités, si les nations voisineb n'avaient pas été contraires à ma politique de ces der* nières années. » Il est impossible de rendre une justice plus éclatante au poids que l'Autriche a mis dans la balance des puissances occidentales.
Vendredi 25. — Le courrier Rettich m'apporte les ratifications du traité. Vancy fair chez le duc de Mont-
MA NOMINATION D'A M R ASSADEDR 425
morcncv. Mes filles tiennent boutiques et font pas mal d'argent. G était fort joli. Le beau petit jardin tout verdoyant, avec toutes ces duchesses du noble faubourg, moins vertes et moins florissantes, il est vrai, que les lilas. Beaucoup d enfants, de la musique, etc.
MAI
Vendredi 2. — C'est un grand jour pour moi et mes enfants! Le courrier Uhl m'apporte la nouvelle que l'Empereur a résolu de rétablir son ambassade à Paris et m'a choisi pour son ambassadeur. Mélanie, à qui je confie ce secret, est charmée. C'est le bâton de maréchal gagné sur le champ de bataille. Bien que le rétablissement de notre ambassade, à Paris, fût devenu une nécessité absolue, je n'avais jamais abordé avec Buol cette question brûlante, et il a quitté, de son côté, Paris sans m'en parler. Mais à peine arrivé il a fait l'affaire. C'était très gendemenlike. — Chez Walewski, à qui je remets le grand cordon de Saint-Étienne. Bourqueney a reçu une tabatière magnifique en diamants, avec le portrait de mon Empereur.
Lundi 5. — A part les critiques de quelques ennemis personnels, ma nomination d ambassadeur, quiestl'événement de la semaine, est accueillie généralement avec faveur, et je reçois de fort nombreuses visites, en partilier des chefs du faubourg Saint-Germain, où cependant la politique qui me mène à l'ambassade n'est pas populaire. — Colloredo, en dernier lieu envoyé etministre
plénipotentiaire à Londres, et actuellement représentant l'Autriche en la même qualité à Rome, vient d'être élevé au rang d'ambassadeur auprès de Pie IX. En 18-48, cédant aux clameurs des démagogues devenus les maîtres de la situation, le gouvernement impérial avait transformé toutes ses ambassades à Rome, à Paris, à Londres et à Saint-Pétersbourg, en simples missions. Maintenant, on commence à les rétablir. Le comte de Colloredo, bien plus ancien que moi dans le service diplomatique, — il était ambassadeur en Russie lorsque je n'avais encore atteint que le grade de conseiller de légation, — homme d'un grand mérite et d'une grande position dans son pays, est trop gros personnage pour tolérer des passe-droits, et personne n'en aurait été plus vexé que moi. Cette circonstance a évidemment accéléré le rétablissement de notre ambassade près du Saint-Siège.
En résumé, c'est la Russie qui m'a fait ambassadeur à Paris, et c'est moi qui fais Colloredo ambassadeur à Rome.
Samedi 10. — Richard de Metternich est nommé ministre à Dresde.
Lundi 12. — Départ pour Baden-Baden avec Traun, huit heures du soir.
Mardi 13. — Arrivé à Bade une heure avant l'archiduc Maximilien, qui amène Alexandre Mensdorff et une suite nombreuse. Thé offert à l'archiduc par Mme la grande-duchesse Stéphanie de Bade. Nous y trouvons