REMIS MES LETTRES DE CRÉANCE
d'un détachement de voltigeur* de la garde, musique, tambours, bannière déployée, etc. Le grand maître de cérémonies, duc de Gambacérès, me reçut en bas de l'escalier d'honneur.
L Empereur me reçut dans la salle du Trône, entouré des grands officiers de la couronne et de Walewski, ministre des affaires étrangères. J'avais composé un petit discours, dont copie lui a été remise quelques instants avant l'audience. Je l'ai prononcé en élevant la voix de manière à être entendu de tout le monde, et lEmpereur a répondu très gracieusement.
Le courrier Leyder arrivé de Vienne. Nous nous alarmons beaucoup, peut-être trop, des incartades de M. de Cavour.
Samedi 24. — Chez Walewski. Il me lit une dépêche au duc de Gramont (à Turin} par laquelle, dans un langage poli, mais décidé, il désapprouve la conduite de Cavour. ■ L empereur Napoléon, me dit-il, est décidé à empêcher la Sardaigne de faire des folies; mais il ne veut pas la froisser en ce moment-ci. »
Lundi 26. — Visite officielle chez la princesse Mathilde. En sortant de chez elle je rencontre Orloff, venu pour prendre congé. J'entends un gros baiser pendant que la porte se ferme sur moi. Cette bonne princesse est fort russe, quoique son mari le soit aussi. Le soir à Saint-Cloud, petit spectacle.
Mardi 27. — Première grande réception d ambassadeur chez moi : les ministres, grands officiers de lEm-
pire, les officiers des maisons impériales et des princes et princesses impériales, etc.
Dîné à Saint-GIoud, avec Mélanie et Elise. Après le diner le prestidigitateur Robert Houdin fait ses tours; c'était une fort petite soirée donnée à l'archiduc et au prince Oscar de Suède. Ce dernier est complètement éclipsé par le prince autrichien, dont tout le monde est enchanté.
Mercredi 28. — A. neuf heures, au chemin de fer, pris congé de l'archiduc. Il est très content de sa dernière conversation avec l'empereur Napoléon sur les affaires d'Italie ; mais il ne m'a pas confié ce que l'Empereur lui avait dit.
Vendredi 30. — La pluie continue. Les eaux delà Seine remontent. Mme Woronzoff Poilly est morte aujourd'hui, à la suite d'une longue et cruelle maladie.
Samedi 31. — Banqueroute de M. Place, avec 18 millions. Galliera en est pour quatre. Place était un des administrateurs du Crédit mobilier.
JUIN
Mercredi 4. — Travaillé avec Walewski. Les affaires d'Italie semblent prendre une tournure moins inquiétante .
Jeudi 5. — Un temps affreux. La pluie tombe à torrent pendant la nuit et toute la journée, sans disconti-
CHEZ LE PRINCE JEROME 43â
nuer. L'Empereur revient de son voyage impromptu à Lyon, Avignon, Arles, où il était allé pour porter des secours aux inondés.
Avec Mélanie, chez le prince Jérôme à Villegenis. Nous y arrivons à quatre heures et passons la journée agréablement avec le vieux prince, qui est fort gracieux ; M. et Mme Decazes, M. et Mme Drouyn de Lhuys, M. et Mme Fontenille. Revenu vers dix heures, à Paris, au milieu d'un véritable déluge.
Samedi 7. — Bourqueney chez moi. Il part très content de sa dernière entrevue avec l'Empereur. Soirée, chez Mme Lehon, pour la signature du contrat de mariage de sa fille avec le fils de Joseph Poniatowski.
Dimanche 8. — La situation du moment est celle-ci : l'empereur Napoléon veut l'alliance intime avec l'Autriche . 11 a dit à Bourqueney en le congédiant : u Mes intérêts sont partout les mêmes, en Orient et en Allemagne. Là, ma politique est bien plus autrichienne que prussienne. En Italie, il y a des difficultés. Nous devons tâcher de les écarter. » Bourqueney donne le commentaire de ces paroles de son maître. Le Piémont, selon lui, doit être ménagé par la France; par conséquent, nous désirons que l'Autriche ne nous demande pas de le froisser ouvertement, à l'issue d'une guerre, à laquelle le Piémont a pris part en défendant notre cause. Il faut aussi, dans une mesure limitée et raisonnable, que l'opinion publique, qui exige des radoucissements et est contraire aux actes de rigueur, soit satisfaite, voilà tout. Alors, la France pourra marcher parfaitement de coni. 28
cert avec F Autriche. Il me confie que la dépêche de Walewski à Gramont a consterné Cavour. Il a employé d abord de grands mots. Le Piémont agira seul; fera appel à l'opinion publique, à la révolution, etc. ; puis revenant peu à peu, et pressé par M. Gramont, il a dit que la conciliation avec l'Autriche ne serait possible qu'à la condition que l'affaire des séquestres fût terminée.
Mardi 10. — Le général Martini, notre ministre à Naples, dinc chez moi. Les causeries sur Vienne me rendent toujours triste.
Mercredi 11. — Assisté au mariage de Mlle Lehon avec le prince Poniatowski, dans la chapelle du Sénat. Grande réunion; le cardinal de Bordeaux donna la bénédiction nuptiale. Pendant la messe on jouait des valses et des polkas. L'orgue n'avait pas été accordé depuis des siècles, peut-être jamais. Et M. Troplong (1), qui se pique d'être grand connaisseur de musique et de n'apprécier que Haendel, Bach et Mozart! Le vieux Dupin, assis à côté de moi, faisait des grimaces atroces pendant que l'on tambourinait impitoyablement sur ce malheureux instrument. « Pourquoi, s'écria-t-il, M. Troplong ne dit-il pas : « Le Sénat s'oppose! »
Fait la première visite au cardinal Patrizi. J'aime à causer avec les cardinaux romains. Ils ont des f;u;ons particulières qui me plaisent; quelque chose de doux, de facile, de paternel. On voit que si vous ne leur
(I) Président tlu Sénat.