L'ILE DES SERPENTS
rendez pas la vie trop dure dans ce monde, ils ne demandent pas mieux que de vous la rendre aussi bonne que possible dans l'autre. J écris à Buol : « Lord Cowley continue à me parler des avantages que l'Autriche et l'Angleterre trouveront dans un rapprochement, non pas pour nous séparer de la France, mais pour la contenir dans la politique qui forme la base du traité du 15 avril. Il ne doute pas de la parfaite lovauté de l'empereur Napoléon, et de son désir sincère de rester uni à 1 Angleterre : mais, dit-il, « l'Empereur veut avoir deux cordes à son arc, c'est dans son caractère. Eh bien, nous aimons mieux que cela soit l'Autriche que la Russie.
« Ce rapprochement du ministère Palmerston est un symptôme tort curieux; c'est de plus un fait important. Je suis sur que vous cultiverez ces dispositions, n
Écrit, à Vienne, pour demander un congé de trois mois.
Vendredi 13. — Les Russes prétendent à la possession de 1 iîe des Serpents située en face des bouches du Danube. Nous et les Anglais soutenons que cette ile est cédée avec le territoire de Bessarabie. Walewski, comme toujours, semble plutôt favorable aux Russes.
Samedi 14. — Le baptême du Prince Impérial a eu lieu à six heures du soir à Notre-Dame. C'était bien la plus belle cérémonie religieuse qui se put voir. Le cardinal Patrizi est le type d'un cardinal romain. L'Impératrice était fort en beauté, le peuple enthousiaste. Cette popularité nouvelle, l'Empereur la doit à ses voyages improvisés dans les régions inondées.
Après la cérémonie religieuse, banquet de quatre cents couverts à l'Hôtel de Ville. J'ai dîné à la table de l'Empereur, qui était dressée au milieu de la galerie des fêtes, sur une estrade, et contenait vingt couverts. Il y avait, à la droite de l'Empereur, la grande duchesse Stéphanie de Bade, le prince Napoléon, le prince Murât, moi, le prince Joseph Bonaparte, et, à sa gauche, la princesse Mathilde, le nonce, Ologaza. En face, l'Impératrice était assise entre le cardinal Patrizi et le prince Oscar de Suède. Suivaient : la duchesse de Hamilton, lord Cowley, le prince Lucien Bonaparte, duc d'Albe; princesse Bacciochi, Mehemed Djemil bey, et le duc de Hamilton.
L'Empereur très mécontent de la nomination improvisée de Ologaza comme ambassadeur d'Espagne.
Mercredi 18. — Lord Glarendon blâme notre inaction par rapport à Naples. Quant à l'Amérique, les ministres anglais se décident à supporter en silence le renvoi de Grampton et à garder Dollas à Londres.
Mardi 24. — Ce matin, est mort à Berlin le comte Georges Esterhazy, notre ministre à la Cour de Prusse, après une longue et douloureuse maladie.
Jeudi 26. — A Saint-Gloud, chez la grande-duchesse Stéphanie. Je la trouve préoccupée de la santé de l'Empereur, qu'elle croit souffrant et qui, toujours doux, comme c'est dans son caractère, est très abattu et même découragé. Je crois qu'il est surtout fatigué. Revenu avec Hatzfeld, que j'y ai trouvé. Dîné à Montgeron très
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triste. Cher, cher Paul ! je le vois partout, sur le gazon clans l'avenue, sur le banc de pierre devant la maison !
Vendredi 27. — A la Malmaison, pour faire ma cour à la reine Christine. Elle me reçoit dans la pièce où j'avais eu l'honneur de l'approcher, il y a trois ans. Alors, elle était venue faire une visite, qui a beaucoup scandalisé les anciennes Cours et les amis des Bourbons. Aujourd'hui, elle est ici comme réfugiée et personne n'y trouve plus à redire. Alors, elle me parla de l'Espagne dans le sens constitutionnel; aujourd'hui, elle me dit : « J'ai été constitutionnelle; je l'avoue, mais je ne le suis plus. Cela ne va pas à 1 Espagne. Tout le monde est indolent: par conséquent les mauvais drôles ont partout le champ libre. Ce qu il faut à l'Espagne, c'est une armée étrangère. Il faut renvoyer les soldats dans leurs foyers. Ils seront enchantés, car ce que 1 Espagnol déteste le plus, c'est d être soldat. Puis, quant aux officiers, on devrait Elle ne dit pas ce qu'on devrait . Il nous faudrait des Suisses. J'ai dit à Prim et à ses généraux : » Il nous faut pour l'armée une base « étrangère ! ■ C est ce que je me dis, depuis que je connais la Péninsule. Les idées marchent, mais trop lentement, et souvent elles arrivent trop tard.
JUILLET
Mardi 1". — L Empereur part pour Plombières aujourd'hui. Le Corps législatif trahit des symptômes d'indépendance.
Vendredi 4. — On ne se rend pas à Vienne assez compte de la situation. Ici on est encore sous le charme des Russes et on regrette d'avoir conclu avec nous le traité du 15 avril.
Dimanche 6. — Travaillé avec Benedetti. On est plus russe, ici, qu'à Saint-Pétersbourg.
10 juillet au 18 octobre. — Voyage en Dalmatie, en Italie. A mon retour à Vienne et à Ischl, chez mon Empereur.
OCTOBRE
Dimanche 19. — Visite du général comte Giulay (1). Chez la princesse de Lieven, où je rencontre Brunnow. On le dit mécontent du rôle secondaire que son gouvernement lui fait jouer ici, en l'obligeant de restera côté de l'ambassadeur pour la réouvertures des conférences.
Lundi 20. — Les invités de l'Empereur se réunissent à la gare du chemin de fer et font route ensemble vers Gompiègne, où ils arrivent à cinq heures. Mélanie et moi, nous voyageons avec le nonce, Mgr Sacconi, le duc de Beauffremont et Alfred de Vigny. Ce cher nonce explique à ma fille comment il faut faire pour trouver à se marier ; le duc raconte ses prouesses du premier Empire et ses aventures avec les brigands
(1) Commandant en chef de l'année autrichienne en Italie, 1859.
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des Calabres; Alfred de Vigny ne déparle pas. C'est le tvpe de l'académicien. A Compiègne, grande confusion, assaut des valets et femmes de chambre pour les bagages des soixante hôtes de l'Empereur. Toutes ces malles, toutes ces boîtes arrivent pêle-mêle, de sorte que ce n est qu à huit heures que les dames ont fini leur toilette et qu'on peut se mettre à table. L'Empereur me reçoit amicalement. La compagnie est nombreuse : le nonce, lord et lady Cowley, la duchesse d'Istrie, comte et comtesse Walewski, comte et comtesse Hatzfeld; les maréchaux Magnan, Canrobert, Bosquet; marquise Élise de La Grange, la charmante marquise de Cadore, M. et Mme Fould, comte et comtesse Sclafano, Mme de Contades, etc. Mme de Labèdoyère et Mme de Ravneval sont de service auprès de l'Impératrice. Grâce au général Rollin, qui sait fort bien son métier, le dîner est bon et bien servi. En sortant de table, j'ai eu une longue causerie avec 1 Impératrice. Toujours bonne, toujours gracieuse, cette femme charmante gagne les cœurs de ceux qui l'approchent. Je lui dis : « Ce qu'à Vienne on vous demande, à l'Empereur et à vous, c'est de faire de la politique dynastique et d'avoir des enfants. » L'Empereur me prend, ensuite, de côté et nous causons longuement des affaires de Naples et de Bolgrad. 11 me dit que l'envoi des escadres devant Naples est abandonné.
Les Anglais lui avaient demandé rengagement : 1° d'empêcher, en commun avec eux, les mouvements anarchistes auxquels lapparition des vaisseaux pouvait donner lieu à Naples, et 2° d'en faire autant, si les amis de Murât s'agitaient. Ce second engagement,
l'Empereur n'a pas voulu ie prendre. Élu du peuple lui-même, il n'a pas pu s'engager à s'opposer à l'élection ; mais comme il n'en veut pas et que les Anglais ont eu, de peur de voir arriver Murât, la même idée, il a proposé d'abandonner l'envoi d'escadres. J'ai écrit à ce sujet à Buol (1).
Quanta Bolgrad (2), il s'est engagé vis-à-vis d'Orloff à ce que le chef-lieu des colonies bulgares fût conservé aux Russes, à la condition que les Russes seraient coulants sur tous les autres points. Il s'en repent, mais sa parole est donnée. Je lui ai dit que nous étions engagés avec l'Angleterre de ne point permettre que Bolgrad reste à la Russie, et que la proposition des commissaires démarcateurs français, que le comte Walewski avait malheureusement eu hâte de désavouer, formait la base d'entente possible, moyennant une compensation qu'on donnerait à la Russie sur le haut Yalpouk.
Mardi 21. — Grande chasse à courre. Temps superbe. L'Empereur en costume de chasse, Mme de Gontades et la jolie Mme de Sclafano de même. Dîner et soirée comme hier. Conversation avec Walewski, qui a mis de l'eau dans son vin. Ce n'est plus le ministre qui dirige, à grandes guides, les destinées de l'Europe comme il se l'imaginait à l'issue du congrès. Cependant il nous contre-carre où il peut. Il a provoqué à Constantinople une invitation par laquelle la Porte nous engage à retirer nos troupes des Principautés. Nous y sommes encore parce que les Russes n'évacuent pas le territoire
(1) Hiibner .;> Buol, 22 octobre, 88 B.
(2) Hiibner à Buol, 28 oct., 88 D.