CHASSE A COURRE A COMP1EGNE
qu'ils doivent cédera la Moldavie. Parla même raison, l'escadre anglaise est, et restera dans la mer Noire. Walewski a eu la maladresse de prêcher à Vienne l'évacuation et d'engager le cabinet de Londres à en faire autant. Lord Clarendon vient de refuser net en disant que l'Autriche a parfaitement raison d'y rester et que, pour le même motif, les vaisseaux anglais resteront dans la mer Noire jusqu'à ce que la Russie ait fait droit à ses engagements. Sous ce rapport, l'entente entre Vienne et Londres est parfaite.
Samedi 25. — A glorions day. — Chasse à courre. L'Empereur et l'Impératrice la suivent à cheval. Dona Eugenia est charmante dans son costume et sous le petit chapeau d'homme Louis XV. — À diner, la partie la plus agréable de la journée, la conversation entre l'Empereur, lady Gowley et moi ne tarit jamais, et la tournure d'esprit de l'empereur Napoléon, la variété de ses connaissances, plus solides qu'on ne pense, et la plus grande variété de ses aventures de jeunesse, lui donnent un charme tout particulier. Aujourd'hui, il nous raconte ses premières amours avec Mlle Ktimmich, petite et jolie bourgeoise d'Augsbourg, où il se trouvait comme collégien à 1 "âge de seize ans. Ensuite il parla des croisades, des soucis et perplexités d'un souverain, de la difBculté de découvrir la vérité, etc. Après diner, longue conversation avec l'Impératrice. Selon son habitude, elle me parle de la reine Marie-Antoinette. « J'aime mieux, disait-elle, être assassinée dans les rues. Je n'ai plus mon sang-froid. Depuis mes dernières couches, j'ai l'imagination frappée. » Pauvre
femme ! Tout nest pas couleur de rose sur les trônes, surtout sur les improvisés.
Dimanche 26. — A onze heures, messe dans la chapelle du Palais. J'emploie la journée a travailler pour expédier un courrier, qui part demain.
Intéressantes causeries avec l'Empereur, pendant et après le dîner. Il tient à l'alliance anglaise, et il a raison. Il m'a dit (1) : « Il y a des considérations géographiques, pour ainsi dire, que les gouvernements doivent avoir présentes à l'esprit. Ainsi, en 1815, on a fait une longue brèche dans les frontières de la France, qui est à découvert depuis Metz jusqu'à Mannheim. Ce n'était qu'une juste revanche; mais enfin, nous voilà découverts. Nos autres frontières sont entre la mer (l'Empereur ne nomma pas la Belgique) , la Suisse, le Piémont et l'Espagne. Eh bien, je tâche d'être avec eux sur un bon pied en temps de paix pour pouvoir compter sur eux en temps de guerre. Je ne puis permettre que la Prusse fasse la guerre à la Suisse. Je suis bon pour le Piémont, tant qu'il se conduira bien avec tout le monde. — Vous avez parfaitement raison, sire. L'Autriche se trouve vis-à-vis de la France, par rapport à la Suisse et au Piémont, absolument dans le même cas que vous. — Tiens, s'écria l'Empereur, c'est juste, c'est très-juste! — Aussi, ai-je continué, a-t-on vu le Piémont, dans toutes les guerres entre la France et la maison d'Autriche, suivre alternativement l'une ou l'autre de ces deux puissances. Ce que nous vous demandons, sire, ce n'est pas de
(1) Mon rapport à Buol, Couipiègne, 27 octobre 1856, N. 89 E.
CAUSERIE AVEC M. FODLD 443
rudoyer ces États secondaires, interposés entre les deux grands Empires, c'est de concourir avec nous à les obliger de se conduire bien envers les puissances voisines et, en général, de remplir leurs obligations internationales. »
Avant le diner, une longue causerie avec Fould dans sa chambre. Il me rend attentif aux immenses progrès que, selon lui, l'empereur Napoléon a faits depuis qu'il est au pouvoir : on n'a qu'à le comparer à ce qu'il a été autrefois ; ses ouvrages permettent de faire cette comparaison, en les mettant en présence de ses œuvres. L'affaire de Naples, le langage qu'il a fait tenir à Walewski au congrès, sont le produit de ses réminiscences d'autrefois. Rappelez-vous seulement « qu'il s'est battu contre vous dans la Romagne, en 1831 . Parfois, ses idées d'autrefois lui reviennent. Il s'en guérira avec le temps ■ . Voilà le jugement de celui de ses ministres qui le connaît le mieux et que je suis très disposé à partager. 11 faut le dégager doucement de son passé, et, comme c'est un homme intelligent, on parviendra à le ramener à la vérité.
Samedi 27. — Le soleil, comme tous ces jours-ci. se lève glorieux au -dessus des massifs d'arbres qui forment un rideau multicolore devant mes fenêtres. Au salon on prend congé, on fait ses adieux, ceux qui restent à ceux qui s'en vont. L'Empereur est très gracieux à déjeuner, où la conversation roule entre lui, Fould et moi. L'Impératrice y prend part. L'Empereur dit qu'on a fait le calcul qu'un écu placé à la banque, l'an premier de l ère chrétienne, en accumulant les intérêts,
représenterait aujourd'hui une somme plus grande que ne donnent tout l'or et tout l'argent du globe. J'ai dit que cela prouvait que les perturbations qui viennent de temps à autre arrêter le progrès régulier de la civilisation sont une nécessité. Et l'Impératrice de crier : « Comment, l'ambassadeur d'Autriche qui prêche la révolution ! » A une heure départ pour Paris, avec les Walewski, les Fould, les Magnan, etc.
NOVEMBRE
Dimanche 2. — Les dépêches du comte Buol, du 30 octobre, maintiennent l'attitude prise par l'Autriche de concert avec l'Angleterre, contrairement à celle de la France qui marche avec la Russie. Tant que la frontière de Moldavie n'est pas délimitée, c'est-à-dire Bolgrad cédée par la Russie, l'Autriche n'évacuera pas les Principautés, ni l'Angleterre la mer Noire.
Lundi 3. — Chez Walewski. 11 décline de garder la dépêche de Buol pour la montrer à l'Empereur, afin d'éviter, disait-il, une polémique irritante etinutile. Gela était à prévoir. Il ne fallait pas être fort malin pour s'y attendre. Pourquoi Buol a-t-il écrit cette dépêche?
Mardi 4. — Fort mécontent de la tournure que prennent les affaires. Quel manque d'hommes d'État partout ! Nous voilà en train de sacrifier l'alliance, si précieuse, si difficilement formée avec la France, parce que Bolgrad est une mauvaise frontière stratégique de la