‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 190 sur 198 · LE COMTE PAUL KISSELEFF · texte numérisé non relu

LE COMTE PAUL KISSELEFF

Mercredi 12. — Dans la matinée, Cowley reçoit un courrier de Londres. Persigny a fait la communication de la dépèche du 8. Clarendon n'en était pas fort content. Pour ma part je considère, néanmoins, l'affaire comme faite. Nous revenons ensemble à Paris. Cowley et Hatzfeld dinent chez moi.

Jeudi 13. — Hier, le comte Paul Kisseleff, frère de Nicolas, l'ancien ministre de Russie auprès de Napoléon III, et maintenant nommé ministre à Florence, a remis ses lettres de créance. Aujourd'hui, le Moniteur donne son discours (qui est banal et insignifiant) et la réponse de 1 Empereur, qui est une démonstration en faveur a des anciennes alliances (Angleterre et Autriche) , la France n'avant voulu qu'adoucir par de bons procédés ce que la stricte exécution de certaines conditions pouvait avoir de rigoureux» . Diner à Saint-Cloud avec Mêlante, suivi d'une petite soirée dansante en l'honneur de l'archiduc Ferdinand de Toscane. L'Empereur était gai et amusant. Il nous disait entre autres : « Il n'y a rien que je regrette comme de ne plus pouvoir voir les belles choses étalées dans les boutiques. Autrefois je pouvais me donner le plaisir de les voir, mais je ne pouvais pas les acheter; aujourd'hui, je pourrais les acheter, mais je ne puis plus aller les voir. » Après diner, j'ai eu une longue causerie avec l'Impératrice. Je l'ai trouvée émue, irritée contre les alliés qui soulevaient des difficultés à l'Empereur « pour arranger l'affaire » ; puis vinrent des prières, etc. Au fond, il y avait là, pour moi, la preuve évidente que sur cette question l'Empereur ne se séparerait pas de l'Angleterre et de i, Zj

l' Autriche, et qu'il était parfaitement édifié sur la maladresse de Walewski. Pendant toute cette conversation Mme Walewska était assise à côté de l'Impératrice, mais assez à distance pour ne pas pouvoir suivre cette conversation.

L'Empereur me prit ensuite à l'écart (1). Il me confia que l'affaire de Bolgrad serait arrangée selon notre désir; que la Sardaigne voterait pour nous ; qu'on trouverait une compensation pour la Russie. Il convenait des fautes faites, disait qu'on en avait commis de part et d'autre, et blâmait Walewski sévèrement pour avoir dépassé ses intentions en se faisant partout l'avocat de la Russie au lieu de s'être borné à énoncer l'opinion de la France, favorable àcette puissance. J'ai eu l'occasion, sans prononcer des noms propres, d'instruire l'Empereur des menées hostiles à l'Autriche et à l'Angleterre, de sa diplomatie. Il m'a écouté avec attention et avec l'expression de quelqu'un qui regrette profondément tout ceci; mais qui, cependant, est content d'apprendre la vérité. Pour ma part, je me sentais en verve d'éloquence, et nous nous sommes séparés contents, je crois, l'un de l'autre. Rentré à deux heures et demie du matin, hélas!

Vendredi 14. — Le comte Kisseleff me rend sa visite officielle en grande tenue.

Il passe pour un homme parfaitement intègre, et il en a l'air. A part le prince Woronzoff, je ne connais pas de physionomie russe aussi ouverte et sympathique.

(1) Hiïbner à Ruol, 17 novembre, 95 R, secret.

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