‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 196 sur 198 · LE PRINCE FREDERIC-GUILLAUME · texte numérisé non relu

LE PRINCE FREDERIC-GUILLAUME

ci venait de recevoir les rapports de l'ambassadeur sur les dernières ouvertures du comte Walewski. Il les trouve trop importantes pour donner un avis, avant de les avoir examinées avec ses collègues. Lord Clarendon charge de nouveau Cowley de me tenir au courant de tout ce qu'il faisait, parce que rien ne serait décidé à Londres, autrement que de concert avec le cabinet autrichien, dont the honesty and slraight forwardness sont appréciées en termes chaleureux.

Mercredi 17. — Visite de Thiers qui, naturellement, désapprouve la politique française depuis la paix, disant que les fautes qu'on a faites cette année-ci prouvent qu'on a fait l'année dernière des miracles, sans le savoir. Le fait est que le gouvernement a perdu infiniment de considération à l'étranger.

Le Moniteur, dans un article sur Neufchâtel, menace indirectement la Suisse, probablement sans l'effraver, et ménage, s'il n'encourage, fort malencontreusement, les velléités belliqueuses du roi de Prusse à l'endroit de la Suisse.

Décidément, on n'est pas ici en bonne veine.

Le prince Frédéric- Guillaume de Prusse, fils du prince de Prusse et héritier présomptif, est ici l'objet des plus grandes attentions. On est pour le quart d'heure en coquetterie avec la Cour de Berlin. — Reçu une dépêche télégraphique, en réponse à mon expédition de dimanche. Buol entre dans nos idées.

Jeudi 18. — Bal aux Tuileries, en l'honneur du prince de Prusse. L'Empereur me dit qu'il faut éviter le vote.

Vendredi 19. — Le comte Gondenhoven m'apporte des dépêches (1) de Vienne, qui n'ont pas le sens commun. Ces accès de colère impuissante, ces méfiances exagérées, à quoi servent-ils, sinon à se faire du mauvais sang, « Pointu, mais ni large ni profond (2) » ? à ce que le prince de Metternich a dit, fort bien, de Buol. Chez Cowley, nous combinons ensemble le terrain à offrir à la Russie. Chez Walewski, qui me dit qu'il peut bien faire accepter aux Russes une concession réelle, mais pas trop petite et, par là, illusoire. Il me demande donc si j'ai l'autorisation d'assister à la conférence, et de prendre part au vote, dans le cas où la transaction pour une entente préalable ne réussirait pas. Je réponds que non, et me rends chez Cowley, qui me promet de ne pas entrer en conférence sans l'Autriche.

Samedi 20. — Chez Cowley. Palmerston et Clarendon l'autorisent à traiter. Il vient chez moi dans la journée, pour me dire que Walewski a, lui-même, fait une bonne proposition. Les négociations semblent devoir aboutir.

Dimanche 21. — Entendu la messe à Saint-Thomas, d'où le prince Pierre d'Arenberg me reconduit comme d'habitude. Travaillé à l'expédition d'un courrier. Chez Cowley. Il est tombé d'accord avec Walewski, sauf l'approbation de son gouvernement, sur le terrain à céder aux Russes de Sarazilla à Kongas. WTa-

(1) Hiibner à Buol, 15 décembre.

Spitziy aber weder breit itoch tief

LE PROJET SARAZIKA-KONGAS 465

lewski a communiqué le projet à Kisseleff et Brunnow. Ils ont déclaré, qu'ils ne le transmettraient pas même à Saint-Pétersbourg. Il leur a dit que si la Russie se refusait à cette transaction, la France, tout en votant, avec elle, pour Bolgrad, se refuserait à la défendre en quoi que ce soit.

Lundi 22. — Chez Walevvski, qui me parle avec précision et abandon, et confirme tous les détails que Gowley m'avait donnés sur le nouveau projet de concession territoriale Sarazika-Kongas. Il confirme aussi que les plénipotentiaires russes, tenant avec obstination au vote, ne l'ont à la fin abandonné qu'à regret. C'est tout simple : ils voulaient constater la rupture de l'alliance du 15 avril, à la suite de la défection de la France. Nous attendons maintenant l'adbésion définitive de l'Angleterre au projet de Sarazika-Kongas. Walevvski le transmettra à Pétersbourg. Si la Russie accepte, on se réunira en conférence, et conformément à ma proposition, acceptée à Vienne, Paris et Londres, Walewski proposera un protocole contenant : 1° le tracé de la nouvelle frontière; 2° le retour de 1 ile des Serpents et du Delta sous la souveraineté directe de la Porte, le tout sans vote et sans discussion. Si la Russie refuse, la France piquée au vif, et c'est la mode maintenant de se piquer facilement, la France entrera en conférence avec nous, votera pour la Russie sur Bolgrad, et la maltraitera sur tous les autres points ! Question de Neufchàtel. Walevvski m'avait dit, à Compiègne, que la France ne permettrait jamais la inoindre démonstration armée de la Prusse contre la Suisse; i- 30

mais la France est piquée de ce que cette dernière n'ait pas obéi à ses conseils et, par conséquent, autorise la Prusse à lui courir sus, en dirigeant ses troupes à travers le grand-duché de Bade et le Wurtemberg. Ces deux États, avec l'obséquiosité pour la France, qui les distingue, et après en avoir demandé et obtenu l'autorisation, s'empressent d'ouvrir leur territoire aux Prussiens.

J'expédie mon courrier à Buol. Dans ma lettre particulière, je lui dis (1) : « La Russie a obtenu l'appui de la France en se jetant dans ses bras, tout rouges encore du sang des défenseurs du Malakoff. « Me voilà a , a-t-elle dit, «sauvez-moi. » La Prusse a imité cet exemple avec le même succès. «Je ne puis jamais penser à vous», a-t-elle écrit à la France, et cela est textuel, « autrement que les larmes aux yeux » La France s'en est d'abord moquée, mais elle n'a pas résisté à tant d'avances. C'est la situation du moment.

«L'Empereur voudrait que les conférences sur Neufchâtel eussent lieu à Paris. Lord Gowley pense que cela plaira fort peu à Londres. J'ai mis en avant Londres; mais le comte Walewski prétexte des difficultés pratiques (faisant allusion à M. de Persigny, qui, avec son manque de mesure absolu, a trouvé moyen de mettre tous les torts de son côté et de permettre à son antagoniste de le désigner comme obstacle politique). Ce qu'il y a de certain, si je ne me trompe fort, c'est qu'il faut se hâter de réunir la conférence, n'importe où, pour ne pas laisser aux Prussiens le temps d'envoyer

(1) Hubner à Buol, 22 décembre, lettre particulière.

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