PREFACE III
commencent à le tourmenter. Il est préoccupé, il hésite; il ne veut pas mettre en jeu sa fortune, sa puissance, sa dynastie pour des promesses éphémèies. Il veut être conservateur et voudrait le rester. Mais, hélas! ses frères d'autrefois sont impitoyables, le renégat doit rentrer au bercail, et c'est Orsini que le sort désigne pour lui rappeler ses engagements dune manière bien décidée et faite à ne lui laisser aucun doute.
Le jour où les bombes éclatent sous la voiture impériale, et où l'Empereur et l'Impératrice échappent, comme par miracle, à une mort imminente, ce jour-là la question italienne prend corps et âme. Elle s'empare de tous les esprits et, malgré tous les efforts, malgré toutes les propositions et biais de la diplomatie, elle conduit à la guerre franco-autrichienne de 1859, en Italie.
Voilà en peu de mots les événements les plus marquants des années 1851 à 1859, auxquels l'auteur de ce Journal a pris une part si active comme représentant d'une des plus anciennes et plus puissantes monarchies de l'Europe.
.le serais très heureux si l'œuvre de mon père pouvait contribuer un peu à fournir des renseignements historiques, peut-être inconnus jusqu'à ce jour, et à mieux éclaircir la situation politique de cette époque.
Ce Journal ne traite pas uniquement les transactions diplomatiques; mais 1 auteur y peint aussi, sous de vives couleurs, les hommes et les choses, la vie de
Paris, la vie et les intrigues à la Cour des Tuileries, les menées dans les salons de la nouvelle société bonapartiste et de l'ancienne aristocratie légitimiste, les caractères des personnages politiques et parlementaires, qui ont alors joué un rôle dans la société et le monde officiel. Je me flatte que ces réminiscences d'un ancien ambassadeur pourraient être de quelque intérêt, non seulement pour les hommes d'État et pour les diplomates, mais aussi pour le public en général.
Presbourg, 24 décembre 1903.
Comte Alexander Hudner.
JANVIER
Mercredi 1". — L'année commence par une belle journée de printemps et pour moi par une infinité de visites. Terminé la soirée chez la princesse de Lieven
Jeudi 2. — Le général La Hitte, encore ministre des affaires étrangères; le duc et la duchesse Decazes, le général comte de Saint-Priest, Gustave de Beaumont, le général de la Rue, M. et Mme de Flavigny dinent chez moi. La Hitte seul à l'air préoccupé; mes autres convives envisagent la crise qui approche avec le stoïcisme de gens qui n'y ont rien à perdre et rien à gagner.
Vendredi 3. — Fait mes adieux au cardinal Fornari, nonce apostolique, qii nous quitte. C'est un homme de mérite et de caractère. Le clergé français le respecte plus qu'il ne l'aime et le voit partir sans regret. Le soir, réception à l'Elysée
Satnedi 4. — Le ministère a donné aujourd'hui M démission, on ne sait trop pourquoi. Mais la Chambre est de mauvaise humeur, et cela suffit pour renverser le cabinet. En France tout est hors des gonds. Donc, la machine s'arrête. Le soir, un instant aux Italiens, causette avec M. de Mole, le duc de Noailles et le duc de Montebello dans la loge de la princesse de Lieven. Ces big sivells rient d'un œil et pleurent de l'autre. On tremble, mais on se réjouit de voir crouler ce qu'on n'aime pas voir debout.
Dimanche 5. — Nous voilà en pleine crise ministérielle, mais la véritable crise est entre Louis Bonaparte et Ghangarnier, entre l'Elysée et l'Assemblée nationale.
Lundi 6. — Le Président ne perd pas contenance. Paris reste tranquille et indifférent. Les chefs de l'Assemblée nationale, seuls, semblent désorientés.
Mardi 7. — Qui l'emportera, du Président ou du général? Toute la question est là. Mais elle est déjà résolue. La crise est faite puisque Louis Bonaparte est décidé à destituer Changarnier. Achille Fould signera le décret qui dissoudra l'état-major général de l'armée ie Paris.
CUISE MINISTERIELLE 3
La crise ministérielle est donc déterminée, car, dans l'état actuel de la France, rien n'est facile comme de trouver des ministres.
Mercredi 8. — Le Président a mandé à l'Elysée Mole, Dupin, Thiers, le duc de Broglie, Berryer, Montalembert, Daru et Odilon Barrot, et il leur a déclaré que sa résolution de retirer à Changarnier le commandement de 1 armée de Paris était prise irrévocablement. Perdant deux heures, ces huit chefs de la majorité l'ont vainement conjuré de revenir sur cette résolution. Le prince est resté inébranlable, le public indifférent, Paris tranquille.
Jeudi 9. — Drouyn de Lhuys remplacera La Hitte. Je me rends chez ce dernier pour lui serrer la main. Complètement étranger aux affaires étrangères, mais esprit conciliant, coeur d'or, lovai, désireux de faire de son mieux, d'une humeur égale et d'une politesse exquise, le « beau La Hitte » , comme on l'appelait sous la Restauration, a su gagner les sympathies du corps diplomatique, qui le voit partir avec regret. Au physique, beau type militaire et de gentilhomme de la vieille roche. Le soir je rencontre Yiel-Castel et Montebello chez la princesse de Lieven. Ils exposent fort bien la situation. On entend toujours dire que l'art de causer se perd en France. Il me semble, au contraire, que c'est l'art d'agir qui se perd.
Vendredi 10. — Le Moniteur donne le nouveau ministère. Fould, Baroche, Parieu, Rouher restent.
h NEUF ANS DE SOUVENIRS
Drouyn de Lhuys prend les affaires étrangères, et Changarnier, destitué sans phrase, est remplacé par Baraguey d'Hilliers. Grand tumulte à l'Assemblée nationale. Sur la proposition de Rémusat, elle nomme une commission chargée d'aviser aux circonstances. Ainsi — for the time being — le Président a le dessus. Enlever par un décret le commendement de l'armée de Paris à un général aussi populaire dans l'armée et qui s'appuie sur la majorité de l'Assemblée nationale est, certes, un acte téméraire.
Lundi 13. — A l'Elysée, le succès fait un peu tourner les têtes. Persigny, que j'ai rencontré ce soir chez la duchesse de Grammont, me dit : « Mon temps (d'être ministre des affaires étrangères) n'est pas encore venu. Il faut attendre que tout ceci soit balayé. Nous serons pacifiques, mais nous saurons faire respecter les grands principes de 1789. Pas de menaces ni pour vous ni pour la France. Pas de réaction. Nous ne la souffrirons pas ! »
Jeudi 16. — Hier, à l'Assemblée nationale, la majorité a ouvert le feu contre le Président de la République. Jules de Lasteyrie a été le principal orateur. Aujourd'hui c'était le tour des légitimistes. Berryer a fait un discours magnifique, c'est-à-dire pompeux, déclamatoire et un peu creux. C'est l'animation, le son un peu mélodieux de sa voix, son regard de feu, enfin l'art de dire qui enlèvent l'auditoire. J'avoue qu'il me laisse toujours froid. Il a plus de vivacité que d'esprit, et il brille plus par l'élévation des sentiments que par la nouveauté ou la profondeur des pensées. Il a parlé