LA COALITION
du « Roi » avec une chaleur, une conviction et une naïveté que ses amis appellent sublimes et que le ministre Baroche, à ce qu'il m'a dit, trouve audacieuses. Le soir à l'Elysée il y a foule. Louis Bonaparte m'accoste et me parle, en langue allemande, de la destitution de Changarnier. Au reste rien de particulier. Il a trouvé Changarnier sur son chemin. Il fallait donc le briser ou être brisé lui-même. Pour un aventurier, c'est simple comme bonjour.
Vendredi 17. — Aujourd hui Thiers, qui est le véritable chef de la coalition, a fait les frais de la séance. Il a rarement parlé avec plus de talent et d habileté. Pour voir à quel point le parlementarisme décompose la société, avilit les hommes et dégrade les choses, il faut lire, étudier, méditer ce discours.
Samedi 18. — Le général Cavaignac s'est réservé la parole pour aujourd hui. Baroche a répondu au nom du ministère. Il a à lui seul porté le poids de la défense, et il a rempli cette tache, difficile quand on considère l'autorité et le renom de ses adversaires, avec courage et un talent incontestable. Mais la coalition — Thiers avec ses amis, les légitimistes, le tiersparti et la montagne — ont voté comme un seul homme. Le ministère battu a donné sa démission. Les salons s'agitent. Les rues restent tranquilles. Hausse à la Bourse.
■Dimanche 19. — Visite chez le général Changarnier qui a échangé son quartier général aux Tuileries avec
un modeste appartement dans un petit hôtel garni de la rue Saint-IIonoré.
Je le trouvai en compagnie de son fidèle Valazé. D abord réservé, ce qui est contraire à sa nature, il s'échauffait peu à peu et donnait, à la fin, un libre cours à ses pensées, à ses sentiments et surtout à ses ressentiments. Mais c'est un galant homme et un rude général.
J'ai donné à diner aux deux nonces, au cardinal Fornari qui part et à Mgr Gariboldi qui arrive.
Il y avait, en outre, en dehors de quelques membres du corps diplomatique, le duc de Noailles, le duc de Blacas, le duc de Montebello, le duc de Ranzau, le prince Théodore de Beaufremont, le comte de Montalembert. M. de Salvandy tenait lieu de musique de table et mes autres convives discutaient la situation.
Lundi 20. — La démission du ministère, qui n'a vécu que neuf jours, a été acceptée. Le Président avait formé ce cabinet uniquement pour frapper le grand coup qui devait le débarrasser de Ghangarnier. Le but est atteint. Quant aux instruments dont il s'est servi, il s'en sépare sans regret. Drouyn de Lhuys, en entrant, m'a dit en souriant qu'il ne resterait au ministère que quelques jours. De l'autre côté l'Assemblée nationale perd du terrain à vue d'œil. Les gens tranquilles et sensés n'attendent plus rien de la coalition et fixent de plus en plus leurs regards sur Louis Bonaparte. — Le soir, chez Thiers que, par exception, je ne trouve pas dormant au coin de son feu. Il est au contraire fort excité et de mauvaise humeur. La chute du ministère,