LE PRESIDENT MAITRE DU PAYS
s'il lui faut des consolations, en se disant que c'est la nation qui s'est donné un maitre. Les parlementaires ne cherchent pas ou sont incapables de dissimuler leur consternation. Hier encore autant de souverains, ils rentrent aujourd hui dans le néant. Et parce qu'ils croient à la souveraineté du peuple, la majorité écrasante qui a voté pour Louis-Napoléon ajoute à leurs regrets personnels la conviction mortifiante que c'est la nation française qui, en absolvant Louis-Napoléon, les condamne, eux que le parjure a fait chasser, incarcérer, trainer en voitures cellulaires dans les rues de Paris. Le Président est donc le maitre du pays. Jusqu'ici son étoile la bien servi. Son pouvoir se fonde sur l'armée Avec elle, par elle, pour elle doit être désormais sa devise. Il est devenu le maitre de la France de par le droit de la conquête, ou plutôt la France est tombée dans le guet-apens que lui et ses complices lui ont dressé. Mais c'est précisément ce qu'il ne voit pas, car il est croyant, c'est un révolutionnaire convaincu. Il admet la légitimité n'importe qu'elle vienne, d'en haut ou d'en bas. Le vox populi vox Dei résume son catéchisme politique. J'aime à le prendre pour linstrument choisi par la Providence pour porter, sur le continent, le coup mortel au parlementarisme. Il ne croit pas au parlementarisme, n'y a jamais cru et en réalité ne croit qu'à son étoile. Voilà ce qui constitue sa force. Il a de 1 astuce et possède à un haut degré l'art de conspirer. La sagesse, l'aptitude aux profondes combinaisons, l'habileté à les mettre en œuvre, toutes les vertus et qualités nécessaires à l'homme qui gouverne, lui sont tout à fait étrangères. Mais il ne croit
pas au fantôme du parlementarisme, auquel depuis 1814 tous les hommes politiques français ont cru. Voilà, je le répète, où réside sa force.
Samedi 10. — Le Moniteur donne une liste de soixante-dix montagnards qui seront « expulses ». Les prisonniers de Ham, les généraux Changarnier, Bedeau, Lamoricière, Le Flô, etc., forment avec MM. Thiers, Duvergier, Jules de Lasteyrie et de Rémusat une autre catégorie et seront « momentanément élagués » .
Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on est indigné, irrité, préoccupé. Dans cette agitation, fort naturelle, perce la note d'une peur secrète. Un régime arbitraire, né dune conspiration militaire, provoque et justifie des alarmes, cela se conçoit. Mais ce qui me frappe, c'est que la nouvelle génération semble avoir perdu, ou plutôt qu'elle n'a jamais eu, la notion d'un pouvoir fort qui veut et peut se faire obéir. En lisant les décrets que le Moniteur nous prodigue, en voyant ce qui se passe sous nos yeux, on est tout abasourdi, on croit rêver, on ne veut pas croire ses yeux. C'est que la nouvelle présidence prend les allures de l'Empire, que personne n'a vu, excepté des vieillards.
Ce soir, aux Italiens avec Mmes de Montalembert et Werner de Mérode.
Lundi 12. — La feuille officielle publie la loi sur la garde nationale. Les adversaires de cette institution disent que c'est une demi-mesure.
Dîner d'apparat chez M. de Maupas, préfet de police.