BAL AUX TUILERIES
dansé et diné en 1837 et 1838, au début de ma carrière diplomatique, et j'ai eu plusieurs fois l'honneur d assister à des bals et concerts de cour dans l'hiver de 1846 à 1847. Lors de ma première visite l'élément bourgeois prédominait. On voyait beaucoup de députés, dont plusieurs, soit par calcul, soit naturellement, témoignaient par une toilette peu soignée du degré avancé de leurs opinions politiques. Les gardes nationaux paraissaient toujours en très grand nombre. Avec cette foule contrastaient Louis-Philippe, dont les traits rappelaient étonnamment ceuxde Louis XIV, le maintien royal de la reine Amélie et de sa fille la princesse Clémentine, et l'élégance naturelle de la duchesse d'Orléans. La belle et imposante figure de l'époux de cette princesse m'est restée gravée dans la mémoire. Mais l'ensemble de ces soirées sentait encore la poudre des barricades de Juillet. En 1847 la scène avait changé. Le roi, un peu vieilli, un peu épaissi, se sentait consolidé. Les anciennes cours, grâce à sa sagesse, avaient passé l'éponge sur l'origine révolutionnaire de sa royauté. Il j/ossédait dans la personne de son gendre le roi Léopold, qui était souvent son bote, un intermédiaire fin et habile auprès des souverains et hommes d Etat de la vieille Europe, et en If. Guizot, qui disposait des Chambres et des électeurs de France, un président du conseil qui semblait destiné à prolonger son ministère jusqu'à la fin de ses jours. La compagnie qu'on rencontrait aux Tuileries était plus choisie et avait l'air moins démocratique que celle d'autrefois. Thiers seul se complut à arborer à la cour la cravate noire. Les courtisans souriaient et vous disaient à
l'oreille : « II n'est pas aussi méchant qu'il veut paraître. » Ce soir tous ces souvenirs me hantaient. C'était comme un rêve très lucide qui me permettait de comparer le passé avec le présent. Le présent, c'étaient les salles des Tuileries qui ont un grand besoin d'être nettoyées et rafraîchies; grand nombre de fort jolies jeunes femmes en toilettes élégantes; beaucoup d'uniformes militaires, bien plus que de fracs noirs et pas de garde nationale qui, de fait, a cessé d'être. Le Prince-Président, comme on l'appelle depuis le coup d'État, me prit deux fois à part pour m'entretenir de la situation de la France. Il semble impatient de « couronner l'édifice » .
Dimanche 25. — Grand dîner chez moi : comte Mole, duc et duchesse d'Ayen, duc de Richelieu, marquis et marquise de Jumilhac, prince et princesse de Léon, comtesse Alexandre de Girardin, comte Stanislas de Blacas, etc. La confiscation des biens de la famille d'Orléans a dans la haute société et dans le monde parlementaire déchaîné une véritable tempête. Montalembert, le seul d'entre les chefs de l'ancienne Assemblée nationale qui ait salué le coup d'État, se sépare de Louis-Napoléon avec éclat. Ses amis le suivent. Je le conçois; ce que je ne conçois pas, c'est que les princes de la parole ne comprennent pas que le prince, en leur fermant la bouche, les a désarmés.