LA PRINCESSE DE BAGRATION
princesse de Schœnbourg, à qui il s'ouvrait de ses projets matrimoniaux. Elle répondait avec tact et réserve. Tl en résulte qu il n a pas encore renoncé au mariage Wasa.
Mercredi 15. — Le duc de Richelieu et un grand nombre de gros bonnets autrichiens dinent chez moi. Dans la soirée vient Guizot. Il n'est à Paris que pour quelques jours et prolongera, pour des motifs d économie, sa vie de campagne au Val-Richer, petite propriété qu il possède en Normandie. Cette modeste existence fait honneur à 1 ancien ministre qui a pendant neuf ans gouverné la France.
Jeudi 16. — J'ai fait aujourd'hui seulement la connaissance de la princesse de Bagration, qui au commencement du siècle a joué un rôle dans le monde élégant européen. Dès qu'on a franchi le seuil du bel hôtel qu'elle occupe rue du Faubourg-Saint-Honoré, on se trouve en plein Empire, l'Empire du premier Napoléon. Un suisse colossal frappe le parquet de sa hallebarde pour donner F éveil aux valets de chambre qui, poudrés et l'épée au flanc, vous introduisent dans un salon, pur style Empire aussi, où des rideaux d'une lourde étoffe de soie jaune et des arbustes odoriférants laissent à peine pénétrer le jour. Là étendue sur une ottomane, drapée dans des voiles flottants de gaze, repose la dernière survivante des déesses qui jadis ont brillé aux congrès de Vienne, d Aix-la-Chapelle, de Vérone. Mais, est-ce bien un être vivant? Pas une goutte de sang n'anime le teint mat et terne de ce
visage décharné. Le regard de ces yeux éteints semble se perdre dans le vague, mais un sourire gracieux vous dit que vous êtes le bien venu. Et quelles grandes manières! C'est bien le type de la dame russe errante de haut bord des temps passés. Ses épigones ne gagnent pas à la comparaison. Mais le visiteur n'éprouve qu'un désir, celui de s'enfuir. Il faudrait être réduit soi-même à l'état de momie pour résister à l'atmosphère tropicale et à l'excès de parfums qui remplissent ce mausolée.
Vendredi 24. — Le 16 janvier, ainsi il y a huit mois, l'achèvement de la rue de Ilivoli jusqu'à l'Hôtel de ville a été décrété, et aujourd'hui les démolitions sur toute cette ligne, longue de deux kilomètres et demi, sont terminées. Les maisons achetées par la ville ont coûté vingt et un millions.
Mercredi 29. — Paris est vide. Reste comme unique ressource la princesse de Lieven. Je passe chez elle toutes mes avant-soirées; mais, les Français faisant défaut, on n'y trouve que des dames russes. Restent les passants. Ainsi fort agréable dîner chez Mme Kalerdgi avec M. Mole, qui traverse Paris, allant de Champlâtreux au Marais. Cependant, le Président parcourt le Midi en triomphateur. J'écris à Buol (1) :
« Le mouvement impérialiste continue dans le Midi. On prépare déjà, ici et dans la banlieue, des démonstrations analogues pour le retour du Président.
(1) Lettre particulière du 29 septembre.