‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 34 sur 198 · MOUVEMENT IMPÉRIALISTE · texte numérisé non relu

MOUVEMENT IMPÉRIALISTE

Dans les départements il y a entre les préfets et les populations une véritable émulation d'enthousiasme. C'est une mode et une frénésie à \a. fois et qui dépassent de loin tout ce que le prince et ses amis pouvaient espérer. A mes yeux, ces élans impérialistes n ont rien d étonnant. D un côté, on veut quelque chose de stable, et l'Empire, à tort ou à raison, passe pour être la seule forme possible de cette stabilité à laquelle la France aspire. Ajoutez à ceci l'exagération en tout qui forme un des traits principaux du caractère national et on comprend aisément cet élan pour peu qu'on veuille se donner la peine de descendre au fond des choses. Mais plus le mouvement impérialiste est grand, véhément, irrésistible, plus le sera aussi, un jour, la réaction en sens inverse. C'est pour cela que je crois que 1 Empereur et l'Empire donneront du fil à retordre, non pas aujourd'hui, mais plus tard. Je vous envoie jour par jour les bulletins du voyage, quoique vous les lisiez dans les journaux, parce qu'ils sont pour ainsi dire les marches du trône sur lequel va s'asseoir cet instrument de la Providence, l'homme de Dieu ou l'homme de 1 Esprit malin ; nous ne savons pas encore lequel des deux noms il faudra lui donner. Il me semble, par conséquent, bon d en laisser des traces dans les archives. Ici on en est aux conversions politiques. C'est à ne pas en croire ses yeux. Les mêmes hommes qui autrefois faisaient étalage des idées libérales les plus avancées sont aujourd'hui les plus plats courtisans.

Le Président écrit toujours à Fould. Ses lettres respirent le contentement. « J'ai été souffrant, j'ai trans-

pire, lui écrit-il, et me voilà plus vaillant que jamais. » Toutefois, son médecin est moins rassuré. Il y aurait, selon lui, des symptômes alarmants qui rappellent la longue maladie de l'ex-roi de Hollande dont Louis- Napoléon est le fils, quoi qu'on en dise de contraire, d'après l'opinion unanime des contemporains qui ont vécu dans l'intimité de la reine Hortense. »

OCTOBRE

Dimanche 10. — Le télégraphe nous apporte les parties essentielles d'un discours du Prince-Président tenu hier à Bordeaux et qui annonce la prochaine proclamation de l'Empire.

Samedi 16. — Entrée solennelle aux Tuileries de Louis-Napoléon, revenu à Paris de son voyage dans le Midi. Il était pâle et avait l'air fatigué. On voyait beaucoup de cavalerie, et, pour la première fois depuis le coup d'État, des gardes nationaux. Le public plutôt indifférent.

Dimanche 17. — Le Moniteur annonce la convocation du Sénat pour le 4 novembre ; il aura à délibérer sur le rétablissement de l'Empire,

Jeudi 28. — Ce soir, représentation extraordinaire à l'Opéra en l'honneur du futur empereur, avec la Gerrito qui fait sa rentrée, avec Abd-el-Kader dans une loge de second rang et avec Mme Howard dans une

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première. Le noble émir, enveloppé de son haïk, qui est de la blancheur du lis, attire tous les regards. Les militaires blâment l'hospitalité et les distinctions que Louis-Napoléon prodigue à l'homme qui a fait verser tant de sang français après la bataille. Je ne puis pas me placer à ce point de vue. Abd-el-Kader était un ennemi généreux: mais, comme Arabe, il s est conformé aux usages du pays et le Président fait bien de l'honorer. Au reste le gouvernement s'évertue à exciter des sympathies bonapartistes. L'autre soir, il y avait aux Français grande représentation. Mlle Rachel, qui, en 1848, sur cette même scène avait chanté la Marseillaise avec tant d'entrain, déclama de mauvais vers de circonstance sur le thème : « L'Empire c'est la paix » ; après quoi on donna : H ne faut jurer de rien.

NOVEMBRE

Lundi 1". — Longue visite de Hatzfeld. Quelle sera notre attitude à l'occasion du rétablissement de l'Empire, qui semble imminent?

Jeudi 4. — Le Sénat s'est réuni aujourd'hui pour délibérer sur le sénatus-consulte concernant l'Empire. Une forte opposition à 1 égard de l'éventualité de la succession du prince Jérôme Bonaparte et de son fils Napoléon se révèle dans cette Assemblée. L'initiative de ce mouvement appartient-elle au Sénat ou part-elle des Tuileries?

Vendredi 5. — La commission du Sénat chargée de la rédaction du sénatus-consulte est décidément hostile au prince Jérôme.

Dimanche 7. — La question de l'Empire domine toutes les autres. Aux grandes cours, un mécontentement vif et légitime vient se joindre à la conviction qu'il ne reste qu'à se résigner en sauvegardant le principe monarchique. Mais comment s'y prendra-t-on? Toute la question est là.

Jeudi 11. — Ward chez moi (1). Cet ancien palefrenier du duc de Parme est devenu un vrai homme d'État, le ministre dirigeant et l'ange gardien de ce prince.

Reçu un courrier de Vienne. Grande est l'irritation chez nous, à Berlin, à Saint-Pétersbourg; elle lest d'autant plus que l'on comprend parfaitement qu'il faut se résigner. De là, le ton modéré des dépêches ostensibles et la vivacité de la lettre particulière de Buol. Notre rôle à nous, les représentants de ces cours, n'est pas facile. Si nous agissons avec prudence, on nous taxera de tiédeur ou de poltronnerie; si nous avançons carrément, nous risquons de placer nos cours dans une situation intenable et, en même temps, sans issue.

Vendredi 12. — En Angleterre, on est bon enfant. Gowley pense que même le nom de Napoléon III, la

(1) Mort (?) Sa fille, la marquise d'Hervey de Saint-Denys est devenue une des déesses de l'Olympe parisien, 1889.

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