‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 42 sur 198 · PAS DE MONSIEUR MON FRERE · texte numérisé non relu

PAS DE MONSIEUR MON FRERE

de Buol devient de plus en plus virulent. Si j'avais exécuté ses instructions à la lettre, j'aurais mis le feu aux poudres. Fort de la prétendue entente entre Londres et les trois cours du Nord, il me poussa à aller de l'avant. Mais bientôt un courrier de notre ministre à Londres le détrompe (23 novembre et. pour ma part, je puis lui écrire le 5 décembre : « L'Angleterre a fait défection. ■ Dès lors il n'est plus question du «malheureux chiffre III » . Après avoir jeté feu et flammes, on l'acceptera sans sourciller. On se console à Vienne à l'idée de faire des réserves. Reste l'entente inébranlable entre les trois cours du Nord, par rapport à la courtoisie de Sire et bon ami. Pas de Monsieur mon frère. Mais, sur ce point aussi, les derniers jours de l'année apportent au comte de Buol une cruelle déception. La Russie donne la première de ces courtoisies; la Prusse, qui en cas de guerre avec la France aurait le premier choc à soutenir, se ravise et en reste au « Monsieur mon frère » . Je m'attendais, de la part de Buol, l'inventeur de la formule du « bon ami ■ à une explosion de colère et à la résolution de suivre l'exemple de la Russie. Pas du tout. Je reçois une lettre charmante pour moi personnellement (1). Relativement à la question d étiquette il y est dit :

« Si nos deux alliés s'étaient prononcés pour l'emploi de la formule de ■ Sire et bon ami ■ , nous l'eussions également adoptée. Du moment, cependant, que nous étions convaincus que la Prusse s v refuserait, il nous eût paru difficile de nous détacher d'elle. Si les deux

(i) Buol à Hiibuer, 29 décembre, lettre particulière.

grandes puissances (Autriche et Prusse) ne s'accordent pas, il y a d'abord du désarroi parmi les autres États allemands. D'ailleurs, la Russie ne fait que rester conséquente avec elle-même, tandis que nous eussions refusé à Louis-Napoléon ce que nous avions cru pouvoir accorder à Louis-Philippe. »

On ne saurait mieux défendre la résolution prise au dernier moment, de ne pas se séparer de la Prusse, ni condamner d'une manière plus éclatante la malencontreuse campagne, qui a abouti à un si pauvre résultat.

JANVIER

Dimanche 2. — Un courrier de Buol m'apporte mes lettres de créance et des instructions, contenant les réserres que nous attachons à la reconnaissance de Napoléon empereur. Dans lavant-soirée, Hatzfeld, Kisseleff et moi, nous tenons un conseil de guerre dans le petit boudoir de la princesse de Lieven, dont les murs, s'ils étaient moins discrets, pourraient dévoiler bien des secrets diplomatiques et répandre du jour sur plus dune conspiration parlementaire, préparée ici par les chefs des anciens partis, vulgairement dits, les Burgraves. Nous avons donc examiné et comparé nos instructions et nous avons trouvé, que nos gouvernements ont choisi leur terrain, aussi mal que possible.

Lundi 3. — Autre réunion des trois envovés. Notre plan de campagne est arrêté. Nous livrerons bataille surle-champ. C'est Kisseleff qui ouvrira le feu. En conséquence, il demande une entrevue à Drouyn de Lhuys, qui le reçoit dans l'après-midi. En sortant du ministère, il vient chez moi. La manière dont a été reçue la communication du texte de ses lettres de créance, qui

refusent à l'empereur Napoléon le Mon frère, ne promet rien de bon. Le maintien du ministre était froid et embarrassé, son langage modéré. Ceci fait, Hatzfeld et moi, nous écrivons à Drouyn de Lhuys pour lui demander une entrevue, qui est fixée pour demain. Les diplomates allemands veulent absolument remettre leur lettres de créance. Il sera difficile d'obtenir qu'ils attendent l'issue de la grande bataille, qui sera livrée entre les représentants des trois grandes cours et Louis- Napoléon et, cependant, leur attitude pèsera dans les décisions finales que prendra le nouvel empereur des Français .

Mardi 4. — A midi précis, j'entre dans le cabinet de Drouyn de Lhuys et j'ai avec lui un entretien, qui dure deux heures ! Il reçoit fort bien mes réserves, en reconnaît et apprécie le ton modéré et dit, que rien ne s'oppose à la remise de mes lettres de créance. En répondant à une question que je lui fais au sujet des ouvertures russes, il m'expose dans un long discours, évidemment préparé, les raisons pour lesquelles les lettres russes ne peuvent être reçues. Alors, je déclare ne pouvoir remettre les miennes sans en avoir référé à Vienne. Le ministre tâche de me persuader de passer outre, mais je reste ferme. C'est ainsi que se termine ce long entretien. Après moi, Hatzfeld entre chez Drouyn et lui tient le même langage.

Rencontré, au dîner de la duchesse d'Istrie, mon collègue d'Angleterre, que je trouve très noir et persuadé, que la rupture entre la France et les puissances du Nord, est devenue inévitable.

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