LES DIPLOMATES ALLEMANDS
A. onze heures delà nuit, Kisseleff et moi, nous nous réunissons de nouveau chez Hatzfeld. La partie semble perdue, à moins que la nuit ne porte conseil, c'est-àdire, que d'ici à demain le refus des représentants d'Autriche et de Prusse de se séparer de celui de Russie, ne produise dans l'esprit de Louis-Napoléon un revirement salutaire. Jusqu ici, mon collègue de Prusse et moi, nous sommes parvenus, grâce à des efforts inouïs, à empêcher les diplomates allemands de demander des audiences pour la remise de leurs lettres de créance. Ceci aussi pourra agir sur 1 Empereur. En attendant, des symptômes de défection se manifestent dans les rangs de nos confédérés. La conduite de Wachter (Wurttemberg) me parait des plus suspectes. Wendtland (Bavière) est le plus démoralisé de ses collègues; Schweitzer (Bade) le plus honnête, quoique poussant de gros soupirs. Platen (Hanovre) et Seebach (Saxe) montrent le plus de fermeté.
Mercredi 5. — Les soucis et les émotions de la journée m'ont longtemps empêché de m'endormir; mais enfin le sommeil est venu et je me suis réveillé ce matin, frais et dispos, quoique parfaitement convaincu, que nous allions au-devant de la rupture. James Rothschild vient tout ému et désolé de n'avoir pas pu voir l'Empereur, qui présidait le conseil des ministres. Hatzfeld, aussi, frappe à ma porte. Plus tard, je reçois un billet de Kisseleff, laissant entrevoir des svmptômes favorables. Arrive Wendtland, ministre de Bavière. Il me conjure, les larmes aux yeux, de ne plus m'opposer à la demande d'une audience pour la remise de i. 7
ses lettres. Il ne m'a pas encore quitté lorsque je reçois un second billet de Kisseleff. La crise est faite. Il remettra, à quatre heures, ses lettres de créance à l'Empereur.
Voici comment les choses se sont passées. Le 3 (avanthier) au soir, informé de la teneur des lettres de l'empereur Nicolas, qui remplace le « Monsieur mon frère » par les mots « Sire et bon ami » , Napoléon avait résolu de faire connaître, par le Moniteur du lendemain, son refus de les accepter, en donnant ses motifs Quelquesuns de ses ministres parvenaient à lui faire renoncer à cette démarche précipitée, ou, du moins, à attendre les déclarations austro-prussiennes. Elles furent données par nous le lendemain, hier 4. Notre refus de remettre les lettres de nos souverains, si celles de l'empereur Nicolas n'étaient pas reçues, et l'abstention des représentants des cours secondaires de la Confédération germanique, ébranlèrent l'Empereur; mais à quatre heures de l'après-midi sa résolution de pousser les choses à une rupture semblait être prise définitivement. Il donna à Drouyn de Lhuys, l'avocat fervent de la rupture, l'ordre de préparer des dépêches, chargeant ses ministres, à Vienne et à Berlin, de demander si les représentants d'Autriche et de Prusse, en se refusant de remettre leurs lettres de créance, avaient agi de leur propre responsabilité, ou par suite d'ordres de leurs souverains. A quatre heures, lorsque Drouyn de Lhuys s'était retiré, Morny se présenta chez l'Empereur. Cet homme politique, qui a toujours l'œil fixé sur la Bourse, parvint, après une lutte acharnée, à produire dans l'esprit de son maitre un revirement aussi inattendu que complet,