‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 44 sur 198 · AUDIENCE CHEZ L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

AUDIENCE CHEZ L'EMPEREUR

et le lendemain 5 (aujourd'hui), Napoléon surprit ses ministres, réunis en conseil, par la déclaration qu'il accepterait les lettres russes. A trois heures, je passe chez Drouyn de Lhuys. Il venait de donner sa démission, que l'Empereur n'a pas acceptée. Ce matin une agitation fébrile régnait dans Paris. Même les quartiers élégants n'en étaient pas exempts. Tout le monde comprenait qu'il s'agissait de paix et de guerre.

Vendredi 7. — Ce soir, chez la princesse de Lieven on me chuchote à 1 oreille, que Mlle de Montijo pourrait bien devenir impératrice.

Dimanche 9. — Tout ce que j'ai reçu et expédié de courriers est prodigieux. Pas encore de réponse à nos demandes d'audience pour la remise de nos lettres de créance, tandis que Kisseleff a remis les siennes, il y a quatre jours. Évidemment, on nous tient rigueur de notre attitude.

Mardi 11. — Ce matin, à onze heures et demie, M. Feuillet de Conches, l'introducteur des ambassadeurs, est venu me chercher dans une voiture de la cour, avec des piqueurs, etc. Les membres de lambassade : baron Schloissnigg, baron Ottenfels, prince Kichard Metternich, prince Alexandre Schœnbourg m'ont suivi dans mes équipages. J'ai remis mes lettres de créance en audience publique, en présence de Drouyn de Lhuvs, ministre des affaires étrangères; du duc de Bassano, grand-chambellan, et du duc de Cambacérès, giand-maitre des cérémonies. L'Empe-

reur, très gracieux pour moi personnellement, me retint après l'audience avec Drouyn de Lhuys, nous fit asseoir, se mit à causer des difficultés qu'avait rencontrées sa reconnaissance et termina par les mots : « On dit que les enfants dont la naissance a été laborieuse sont robustes. — Oui, Sire, répondis-je sur le même ton de plaisanterie, quand même, en naissant, ils ont tué leur mère. »

Mercredi 12. — Bal aux Tuileries. L'Empereur est en culotte. Ce vêtement, qu'on n'a plus vu depuis la Restauration, est une révélation pour la génération actuelle; un souvenir pour les vieux et un sujet de commentaires, pas tous bienveillants, pour les uns et les autres.

A cette fête, un incident faisait sensation parmi les privilégiés admis dans la salle des maréchaux. Mlle de Montijo parut au bras de .lames Rothschild, toujours sous le charme de la jeune Andalouse, mais maintenant plus que jamais, car il est de ceux qui croient au mariage. Un de ses fils conduisait Mme de Montijo. Ces messieurs comptaient placer leurs dames sur la banquette occupée par les femmes de ministres. Une d'elles (Mme Drouyn de Lhuys), passionnément contraire au mariage et ne voulant pas l'admettre comme possible, dit sèchement à Mlle de Montijo, que ces places étaient réservées aux femmes des ministres. L'Empereur s'en aperçut, se précipita vers les deux dames espagnoles en détresse et leur assigna des tabourets près des membres de sa famille. Grande était la confusion de la sévère gardienne des règles de l'étiquette,

DINER CHEZ M. GUDIH 101

qui s'aperçut, trop tard, de son erreur et qui ne pouvait ne pas s'apercevoir des sourires malicieux de ses collègues. Grande aussi était 1 hilarité du corps diplomatique ; mais plus grande la surprise des témoins de cette scène presque burlesque, qui leur révélait les intentions matrimoniales de l'Empereur. On peut dire, qu'à ce bal a eu lieu la déclaration de mariage.

Vendredi 1-1. — Mme de Saint-Arnaud me dit que le mariage de 1 empereur avec Mlle de Montijo est décidé.

Samedi 15. — Ce soir, le monde légitimiste si brillant en 1840 et 1850, lorsqu'il crut reconnaître en Louis-Napoléon le restaurateur de la monarchie bourbonnienne, et si effacé dans les dernières années, se réunit pour la première fois chez le duc de Rauzun. L'appartement n'est pas vaste ni très riche, mais l'assemblée avait grand air et me rappelait nos salons de Vienne. C'est une atmosphère que j'aime.

Lundi 17. — Diné chez M. Gudin, le célèbre peintre de marine, avec Mme de Montijo et sa fille. Dona Eugenia, quoique pâle et fatiguée, était fort en beauté, mais dune surexcitation qui frappait tous les convives. Déjà avant-hier, l'Empereur l'a demandée en mariage, mais c'est ce soir seulement, que le secret commence à transpirer. Après diner, j'ai une longue causerie avec la future Impératrice. Elle est bien séduisante.

Chez la marquise de Yogiié, le comte Mole, qui a connu et servi le premier Empire, mais n'a aucune

envie de se rallier au second, m'a parlé d'une manière très ingénieuse des motifs et des résultats probables j du mariage de Louis-Napoléon avec une femme qui I n'appartient à aucune famille régnante. Les légiti- i mistes et, plus encore, les orléanistes sont dans la jubilation.

L'archiduc Renier, ancien vice-roi du royaume lombardo-vénitien, s'est éteint hier à Botzen.

Mercredi 19. — Je reçois par courrier des dépêches de Buol, rédigées en termes extrêmement flatteurs pour moi.

Vendredi 21 . — La nouvelle du mariage a fait mauvais effet dans les départements. Si démocratique qu'on soit, on aurait préféré une princesse.

Samedi 22. — A midi, l'Empereur reçoit aux Tuileries les sénateurs et députés présents à Paris et les membres du conseil d'État, pour les informer de son union avec une Espagnole qui n'est pas une princesse. C'est un mariage d'amour, et lui un parvenu, comme il a dit lui-même, ce qui déplaît généralement. Pourquoi alors, se demande-t-on, s'appeler Napoléon III? Ce discours, fort remarquable à certains points de vue, avait le but de réconcilier les masses avec le mariage. De là, la note démocratique qui y prédomine. J'ignore si l'Empereur a réussi; mais je regrette pour lui qu'il ait laissé entrevoir le dépit, que lui cause l'attitude des trois puissances à l'occasion de la reconnaissance de l'Empire, en disant que l'Autriche a briyuéle mariage

Page 1