‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 46 sur 198 · LE MARIAGE DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE L'EMPEREUR

dernier degré de la félicité humaine. Après le mariage civil, on passait dans la salle des spectacles, où il y avait un concert dont le grand mérite était de finir, à peine commencé.

Dimanche30. — A onze heures et demie, les membres du corps diplomatique se réunissent chez le nonce et se rendent, de là, processionnellement, dans leurs équipages de gala et entourés d'une nombreuse escorte d'honneur, à la cathédrale de Notre-Dame, où doit être célébré le mariage de l'Empereur. Le vieux dôme était décoré avec un luxe prodigieux. Pour faire disparaître les teintes sombres que six siècles ont répandues sur les murs, piliers et voûtes de ce vénérable édifice, ils ont été couverts de cartons peints aux couleurs criardes. En outre, une profusion de fleurs et de cierges, beaucoup de drapeaux et peu de goût. A une heure, le couple impérial descendit sur le perron de la façade et fit, au son de toutes les cloches de Paris et au bruit lointain du canon des Invalides, son entrée solennelle par le grand portail. Mais quelle fut notre stupéfaction lorsque, à ce moment, la musique entonna la marche du Prophète! La foule immense qui remplissait l'église resta froide et muette. Pas une acclamation ne salua Napoléon et sa future compagne. Quel contraste avec l'enthousiasme spontané qui éclata, un an après le coup d'État, au Te Deum chanté dans cette même cathédrale ! Que s est-il donc passé pour expliquer cette indifférence, pour ne pas dire ces dédains, si ce n est que la nation la plus égalitaire du inonde se sent humiliée du mariage non princier du chef de la France? Dona

Eugenia, pâle, mais belle, pauvre enfant! débuta très bien dans son rôle d'Impératrice. Peut-être y avait-il dans son maintien un peu trop de dignité et de haute dévotion. Mais ce sont là de petits défauts dont elle se corrigera avec l'usage de la rampe.

La comiesse de Montijo couchera cette nuit au palais de SaintrGloud et partira demain matin pour l'Espagne. Cet empressement de renvoyer la bello-m ère déplait dans le public qui, pour le quart d'heure, n'est pas en veine de bienveillance. A notre retour de la cérémonie, en suivant les quais de la rive gauche, nous vîmes sur la rive opposée une voiture attelée de quatre chevaux se diriger rapidement vers Saint-Cloud. «Le matin, disait un plaisant, la mère a été tirée à quatre épingles, et le soir à cinq clous. » Le nombre de quolibets, calembours, bons et vilains mots, qui courent les salons et la rue, dépasse toute imagination. C'est la vengeance des vaincus, et un peu aussi, des vainqueurs, qui s'aperçoivent un peu tard de s'être donné un maître dans un accès de peur.

Lundi 31. — On sait maintenant que sur tout le parcours des voitures de Leurs Majestés, aller et venir, le public est resté froid. Presque pas d'acclamations, mais aussi pas d'insultes. Le peuple indifférent et impassible. On aurait dit des gens au spectacle, qui ne comprennent pas la pièce et trouvent que cela ne vaut pas la peine de demander ce que c'est.

Pendant ce mois-ci, la France a absorbé l'attention de l'Europe. On a à peine remarqué les nuages qui commencent à obscurcir l'horizon du côté de l'Orient :

Page 1