RECONNAISSANCE DE L'EMPIRE
expédition des Turcs contre le Monténégro ; mission du général autrichien, comte de Linange, à Constantinople (mission diamétralement opposée à la politique traditionnelle de l'Autriche) ; enfin les lieux saints. Tout cela nous donnera du fil à retordre. Mais la grosse affaire, je le répète, était celle de la reconnaissance. Elle s'est terminée bien, bien en ce sens qu'elle n'a pas abouti à la rupture des relations diplomatiques, suivie de la guerre. L'Empereur a cédé; il a, sous la pression des ministres d'Autriche et de Prusse, accepté les lettres de créance russes. La victoire est à nous, mais mon instinct me dit que nous avons fait une mauvaise campagne. J'ai agi en conformité de mes instructions, mais en en faisant disparaître les aspérités autant que possible, en les maudissant dans mon for intérieur. C'est Buol, qui a pris linitiative de cette campagne, en proposant à Saint-Pétersbourg et à Berlin de refuser au parvenu le Monsieur mon frère. La morgue est dans la société une sotte, dans la politique une dangereuse conseillère. L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont entrés dans cet ordre d idées et on s'est, à peu près, engagé à agir dans ce sens. Mais au dernier moment, intimidé par les rapports, très sages d'ailleurs, de Hatzfeld et par le langage hautain du ministre de France à Berlin, la cour de Prusse a lâché pied. Ceci étant donné, nous ne pouvions faire autrement que suivre cet exemple. La Russie, qui ne touche pas à la France sur le Rhin comme l'Allemagne, et n'a pas de Lombardie à défendre, comme l'Autriche: la Russie est restée ferme et a donné à Louis-Napoléon : Sire et bon ami. Voilà, en résumé, l'historique de cet incident.
« Je ne suis pas rassuré, écrivis-je à Buol (1), sur les dispositions de l'Empereur, essentiellement Corse, c'està-dire rancuneux de sa nature. Désormais, la politique extérieure sera le terrain sur lequel il exercera de préférence son penchant pour les conspirations et je crois, qu'il tâchera de nous créer des difficultés en Italie, en appuyant secrètement en Sardaigne et, peut-être même, dans toute la Péninsule le parti de la démagogie. Mais à chaque jour sa peine. Je suis brisé de fatigue matérielle et un peu aussi d'émotions morales, car nous avons tous joué gros jeu. »
FÉVRIER
Lundi 6. — Commencé ma soirée, comme presque tous les jours, chez la princesse Lieven et terminée à un petit joli bal delà princesse Mathilde. Les personnes qu'on rencontre dans son salon forment un monde à part. Excepté les femmes des ministres, presque pas de dames françaises; mais beaucoup d'étrangers, surtout des Italiens, des Polonais, plus ou moins compromis dans quelque conspiration; les femmes jolies et élégantes; la maîtresse de la maison toujours belle, simple, naturelle et aimable.
Lundi 7. — Ce soir, à neuf heures, dans la galerie de Diane, présentation du corps diplomatique à l'impératrice Eugénie, très simplement mise et fort en beauté.
(1) Lettre particulière au comte de Buol, du 5 janvier.