‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 48 sur 198 · INSURRECTION DE MILAN · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE MILAN

L'Empereur enivré d'amour et de bonheur. Je ne l'aurais pas cru capable, à son âge et avec son expérience, d'être si naïvement et si sérieusement amoureux.

Des Tuileries, nous nous rendons au Luxembourg, où il y a bal monstre, offert parle Sénat à Leurs Majestés. On les perche sur une estrade excessivement haute et surmontée d'un dais colossal. J'aperçois dans la foule la comtesse de Montijo, que sa fille n'a pas voulu laisser partir immédiatement après le mariage. Dans la salle il y a grand désordre, et au départ on nous fait attendre nos voitures pendant plusieurs heures. Je rencontre Persigny dans la foule. Il me dit à l'oreille qu'une insurrection a eu lieu à Milan,

Mercredi 9. — Aujourd'hui j'écris à mon ministre (l) : ■ L'insurrection de Milan, si follement entreprise, et si promptement comprimée, est un véritable God send. C'est au moins 1 opinion de mes principaux collègues, comme aussi la mienne ; car elle constate que le feu couve sous les cendres et que, par conséquence, il faut de la diligence; ensuite, parce qu'elle peut être utilisée pour obliger Louis-Napoléon à se prononcer. L'empereur des Français est-il complètement étranger à ce mouvement? Ne l'a-t-il pas indirectement provoqué par son discours? A-t-il fait plus? Aurait-il fermé les yeux lorsque Mazzini traversait la France, en route pour le Tessin? Voilà des questions qu'il doit être permis de s'adresser. Quoi qu'il en soit, il faut qu'il accuse couleur. S il se prononce contre les agitateurs italiens, il se

(1) Lettre particulière au comte de RuoI, du 9 février.

compromettra vis-à-vis d'eux. S'il ne se prononce pas, il se sera compromis vis-à-vis de nous et nous aurons le droit de le lui dire et faire sentir. Il est certain qu'il comprend cette situation, qu'il se sent mis en demeure de parler, et qu'il hésite entre les deux partis à prendre.

« 8a politique, à l'intérieur comme à l'étranger, a toujours été celle de manger à deux râteliers, de parler révolution aux révolutionnnaires et autorité aux hommes d'ordre. Mais, enfin, il vient un moment où l'ambiguïté de langage ne suffit plus et où il faut prendre son parti, à moins de s'exposer à être assis par terre entre deux chaises. C'est ce que j'ai dit, assez clairement, à son ministre. J'ai de la peine à croire qu'il voudra insérer un article au Moniteur, comme je lui en ai suggéré l'idée; mais, s'il ne le fait pas, j'en saurai tirer parti.

« Somme toute, il hésite. Il veut se rapprocher de nous. C'est à la sagesse des cabinets de décider si on doit l'accepter, si on doit préférer l'ami peu sûr à l'ennemi implacable. Si nous voulons tâcher de le ramener vers nous, nous devons ménager sa susceptibilité. Croyez-moi, il sera toujours plus coulant sur les grandes choses que sur ce qu'il appelle les humiliations à la façon de Louis-Philippe. L'histoire de la reconnaissance le prouve. Il a avalé, sans mot dire, les réserves des trois puissances, qui maintiennent le principe de l'exclusion de sa famille, lui contestent le titre de Napoléon III, qu'il a pris, et protestent implicitement contre l'hérédité. Mais au refus d'une simple courtoisie il se révolte, jette feu et flammes et s'apprête à rompre avec le Continent. Ainsi, si nous voulons le gagner (dans une cer-

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