‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 5 sur 198 · AUDIENCE CHEZ LE PRESIDENT · texte numérisé non relu

AUDIENCE CHEZ LE PRESIDENT

a la chaleur et la conviction. «L'Empire, me dit-il en terminant, se fera, ou plutôt il est fait. ■ 11 criait cela si haut que tout le monde nous regardait. Ce prophète est aussi un enfant terrible. Mais c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus fidèle ami de Louis Bonaparte. Après lui vient Bacciochi, qui possède la fidélité du dogue, mais sans en avoir lhumeur, car il est complaisant de sa nature.

Lundi 10. — L'Assemblée nationale rejette la loi sur la dotation du Président, à une majorité de 102 voix.

Lundi 17. — Le Président, à la suite de ce vote, supprime les bals et les grandes soirées; mais il continue à recevoir le lundi soir à 1 Élvsée. Dans ces réunions on ne voit guère que des hommes, ses partisans de l'Assemblée, les membres du corps diplomatique et beaucoup de militaires. Dans la société, au contraire, on s'amuse beaucoup. Ce soir, bal fort élégant chez la marquise de Chasseloup-Laubat.

Vendredi 21 — Le Président me reçoit à six heures dans le salon où il a fait placer un grand portrait de Napoléon en costume d'empereur. Je trouve le prince de fort bonne humeur et, contre son habitude, communicatif. Il a de ces accès, mais ils sont rares. Au reste, comme c'était à prévoir, je n'ai pas atteint le but de ma visite.

Dimanche 23. — Grand diner chez moi : Brenier, ministre des affaires étrangères; Drouyn de Lhuys,

comte de Morny, Carlier, préfet de police; comte d'Argout, prince Mcnschikoff, comte de la Redorte, le vieux comte de Lôwenhiclm et plusieurs autres chefs de mission, un de ces diners que le devoir impose de donner et d'accepter, mais qui sont rarement amusants. Celui de ce soir était le reflet de la situation. Tout le monde était dans ses petits souliers

Lundi 24. — Grande fête de la République. Le temps splendide. Tout Paris dans les rues. Des centaines de milliers de gens sur les boulevards et aux Champs-Elysées. Pas de désordre, excepté à la place de la Bastille occupée par des milliers de tapageurs portant des couronnes d'immortelles rouges. La police les laisse hurler pendant quelques heures. A la fin ces couronnes sont déposées au pied de la colonne de Juillet et la foule se dissipe. Il y a des malicieux qui prétendent que ces scènes sont organisées en haut lieu et ont pour but d'alarmer les paisibles citoyens et de leur faire comprendre la nécessité d'un sauveur. Ce soir j'ai rencontré chez les Decazes le maréchal Narvaez. C'est un type qui se perd même dans l'armée espagnole, le type des Cortès et des Pizarros. D'ailleurs on voit que c'est quelqu'un.

Mardi 25. — Petit dîner chez Rumpf avec le nonce, le duc de Sotomaior, Hatzfeld et Thiers. Ce dernier fait les frais de la conversation. Je l'ai rarement vu plus en verve. Il se développe comme high tory et protectionniste. Quel caméléon!

M. IULES IïE LASTEYRIE li

MARS

Mercredi des Cendres, 5. — Je rencontre souvent Tules de Lasteyrie. C'est certainement un homme d'esprit, jusqu'à un certain point; homme de sens honnête et possédant au plus haut degré la foi de ses convictions. Mais quand on lui demande de vous les préciser, ces convictions, il se trouble, bat la campagne, devient diffus, obscur, se rabat à la fois à des lieux communs empruntés à 1 évangile de 1789. Ses coreligionnaires sont tous comme cela. Avec raison ils se révoltent contre ce qui est, ils le répudient, ils tachent de le renverser, et ils ne comprennent pas, parce qu ils ne veulent pas comprendre que ce qui existe n'est que le développement logique de leurs doctrines. Au reste Lasteyrie est petit-fils de La Fayette. Il distille la sève révolutionnaire

Samedi 8. — Passé ma journée à lire l'histoire de Ferdinand II par Hurter. Cet auteur n'est pas suisse pour rien; mais quel excellent guide dans ses Alpes; quels vastes horizons il déroule devant vous! Mais pour vous mener à ces hauteurs, il vous fait passer par des sentiers raboteux et abruptes. Seulement chaque pierre qui blesse vos pieds est un cristal de roche, un solitaire de la plus belle eau. Le soir, dans ma loge aux Italiens, entendu le vieil opéra 11 Matrimonio secrelo, par Cimarosa. La Sonntag chantait avec cette simplicité magistrale qui fait sa grandeur et l'immortel Lablache

avec une verve comique digne de l'âge de Boccace. Quelle journée remplie de jouissances ! et pas d'ombre d'affaires.

Lundi 10. — Dîné à l'Elysée entre Kalerclgi et lady Martin Joy : deux statues d'albâtre, mais des statues animées. Terminé la soirée chez la duchesse de Galliera et le duc de Broglie qui, moins taciturne que de coutume, m'expose, à son point de vue, la situation du moment. Les hommes d'État anglais causent comme ils parlent au parlement in a business-like style; ceux de l'Allemagne endoctrinent comme des professeurs; nos bons Autrichiens parlent comme des gentlemen of the turf, ayant souvent de la peine à trouver le verbe à la fin de leur phrase. Mais les sommités du monde politique français, surtout ceux de la génération qui s'en va, quand ils possèdent le don de la parole, excellent par la correction, la précision, la vivacité d'un langage toujours plus ou moins académique.

Dimanche 16. — Dupin, Thiers, Cousin, Mignet, le général Changarnier, Kisseleff, Antonini et James de Rothschild dînent chez moi. La conversation, errant autour de la table, scintillant et sautillant, mais ramenée aussitôt au sujet principal qui forme le fond de toutes les préoccupations, à la situation où l'on se trouve et où il est également difficile de «'arrêter que d'en sortir. Cette causerie animée, spirituelle, fine, parfois superficielle, jamais banale ni triviale, ne tarissait pas un instant ni pendant ni après le repas. Thiers pérorait, Cousin endoctrinait, Dupin inter-

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