‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 54 sur 198 · LE COLONEL ROSE · texte numérisé non relu

LE COLONEL ROSE

ternich ; baron James Rothschild, portant son uniforme écarlate de consul général d'Autriche ; enfin mes filles et leur gouvernante. J'ai porté le toastà l'Empereur et le comte Louis Kârolyi père a bu à la santé de la famille impériale. C'était une fête vraiment patriotique. La différence des races et les souvenirs encore récents de la guerre civile s'effaçaient devant l'attachement de tous pour l'Empereur. Lorsque l'orchestre de Waldteuffel, qui avait très bien joué pendant le repas, entonna à la fin du banquet le Gott erhalle, une douce émotion se peignait sur toutes les physionomies.

Le conseiller de légation Kestner, chargé d'affaires de Hanovre près du Saint-Siège, est mort ces jours derniers, à Rome. Il était fils de Werther s Lottchen, de Gœthe.

Vendredi 18. — Le colonel Rose, chargé d'affaires à Constantinople, a écrit à Malte pour demander l'envoi de la flotte anglaise dans l'Archipel. Les autorités maritimes de l'ile, avant d'obtempérer à ce désir, en ont référé à Londres. Le début brutal du prince Menschikoff à Constantinople a motivé la démarche étrange et, si elle est justifiée, grave du représentant intérimaire de l'Angleterre auprès de la Porte.

Samedi 19. — A nice dinner-parly chez moi : Guizot; Bourqueney, qui est sur son départ pour Vienne ; Lacour, nommé ambassadeur à Constantinople; le duc de Mouchy et Thouvenel. Guizot, de ce ton d'autorité qui rappelle l'ancien professeur, analyse avec une précision et une lucidité admirables la complication à peine

naissante en Orient et menaçant déjà la paix d'Europe. Aujourd'hui, l'ordre a été expédié à Toulon de diriger l'escadre française vers les eaux de la Grèce. Grande baisse à la Bourse.

Lundi 21. — Drouyn de Lhuys continue de m'assurer qu'il ignore absolument la nature des demandes que Menschikoff a adressées à la Porte. Benedetti, chargé d'affaires à Constantinople, n'en dit rien dans ses derniers rapports. Les fureurs, vraies ou feintes, de Drouyn me donnent à penser. Les fonds dégringolent. Voici ce que j'écris à Buol (1) :

« Eh bien? sans savoir pourquoi le colonel Rose a demandé l'envoi de la flotte anglaise et sans savoir si le gouvernement de la reine approuvera ou désapprouvera son agent à Constantinople, le gouvernement français a pris la résolution, insérée dans le Moniteur d'hier, d'envoyer son escadre dans les eaux de la Grèce. « Pouvez-vous compter sur l'Angleterre? a-t-on demandé hier à un ministre. » — «Non, a-t-il répondu; « mais nous espérons l'entraîner. » Ceci résume la situation des deux puissances; seulement il n'est guère probable que l'Angleterre se livre franchement à l'empereur Napoléon dans une affaire où il s'agit de se brouiller, d'abord avec la Russie et, en second lieu, avec l'Autriche et la Prusse. Ainsi des méfiances inti-à et extra muros, et de tous les côtés. La grande chose pour nous est, je crois, d'être très forts en Italie, car les premiers coups, si coups il y a, porteront de ce côté-là. »

(1) Lettre particulière au comte de Buol, du 21 mars.

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