LA MORT DE DOSOSO CORTÈS
coup de sonnette parti de la chambre du malade. La célèbre sœur Rosalie qui le soignait se précipita à notre rencontre pour nous dire que le ministre semblait mourir et demandait un prêtre. Hatzfeld courut à Saint-Philippe du Roule et revint, aussitôt, avec un vicaire de la paroisse. Puis, il se retira dans le salon, trop ému pour assister à l'agonie de notre collègue et ami commun. Je pénétrai donc seul dans la chambre de notre cher Donoso, ou j'avais si souvent débattu avec lui les questions les plus ardues; où il couchait, travaillait, méditait, priait et fumait d'innombrables cigarettes. Maintenant, je le trouvais étendu sur son petit lit de camp qui était son lit de mort, entouré du vicaire, de la sœur Rosalie, dune autre sœur du Bon Secours et de sa femme de charge, une Basquaise, qui seule semblait affligée. Le prêtre et les deux religieuses remplissaient leurs devoirs simplement, exactement, professionnellement; mais la Basquaise pleurait. Le malade reçut F extrême-onction en pleine connaissance. Toutes les fois que le nom de Jésus-Christ fut prononcé, il leva les mains vers le ciel. La foi se peignait sur sa figure émaciée, mais transfigurée par l'expression d une ineffable douceur. Dans les tout derniers moments, il embrassa le crucifix avec ferveur. Deux fois il me serra la main, ayant l'air de me reconnaître. Des devoirs du monde m'obligèrent de le quitter, et il expira quelques minutes après mon départ, vers six heures du soir, à l'âge de quarante-quatre ans. Anachorète, perdu dans les steppes arides de la diplomatie, apôtre prêchant aux sauvages des salons, ascète sous 1 habit brodé de 1 ambassadeur, Donoso Cortès, i. x 9
après avoir donné pendant sa vie le rare exemple d'une conversion politique sincère, offrait en mourant le spectacle édifiant d'une fin vraiment chrétienne. Physiquement, c'était un petit Méridional, au type péninsulaire, aux traits ni jolis ni laids et que je dirais ordinaires, s'ils n'avaient été anoblis par le feu de son regard et l'expression de l'âme d'élite qu'il était. Certes, c'était l'homme le moins fait pour jouir du small talk des salons; mais par sentiment de devoir il les fréquentait consciencieusement. Un jour, en le rencontrant sur l'escalier d'un ministère, un de ces terribles mardis ou mercredis de la rive gauche et de la rive droite, il me disait en poussant un petit soupir avec son accent espagnol : Quand zé mourrai, saint Pierre me demandera : « Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, quas-tou fait? « et je répondrai : T ai fait des visites.
Donoso Cortès, plus tard marquis de Valdegamas, a débuté comme journaliste radical. Mais bientôt sa perspicacité lui fit comprendre l'inanité des doctrines qu'il défendait. Il quitta son journal et son pays; voyagea, étudia en Allemagne, se fit le disciple de Gœrres. Dans son livre (1) devenu célèbre il a emprunté quelques idées à son maître; mais le fond de son ouvrage lui appartient. C'était un esprit profond et original, tel que l'âge d'or de Charles-Quint en a produit à profusion dans son pays et dont l'âge présent produit fort peu, surtout en Espagne. Donoso appartient au seizième siècle, à la renaissance et
(I) Voyez ce journal, 21 septembre 1851.