LA CONFERENCE DE VIENNE U
cher les Russes, n'appelle pas encore par ce nom, se réunit à Vienne. Son premier acte est de prendre le projet de note de Drouyn de Lhuys pour base de la négociation, et on finit par l'adopter avec certaines modifications. Les cabinets de Paris, Londres et Berlin ayant adhéré, la conférence invite les envoyés à Constantinople à insister près de la Porte pour qu'elle signe le projet de note élaboré à Vienne. Cependant, les ministres accrédités près du Sultan ont rédigé une lettre au comte Nesselrode que Rechid pacha a signée et qui est envoyée à Vienne pour être de là expédiée à Saint- Pétersbourg. La conférence désapprouve la teneur de cette lettre et la retient, en maintenant son projet de note. C'est la comedy of eiTors. Pourquoi n'avance-t-on pas? Parce qu'on joue au plus fin et on n'est pas sincère. Ce soir, spectacle à Saint-Cloud. La salle est petite et pour y pénétrer il faut passer par la fameuse Orangerie où le général Bonaparte a fait son 18 Brumaire. La Cour a pris place en face de la scène; l'Empereur, assis au milieu, a à sa droite la reine Christine d'Espagne, Napoléon Bonaparte, la princesse Mathilde ; à sa gauche, l'Impératrice, le prince Jérôme Bonaparte, la duchesse d'Albe, sœur de l'Impératrice et l'inévitable prince de Hesse. L'empereur Napoléon portait le petit uniforme de général, et l'Impératrice une rivière et une broche formées de diamants de la Couronne d'une valeur fabuleuse. Elle avait l'air ennuyé, et, quoique belle comme toujours, on la trouve changée. Ce n'est plus la jeune mariée, la souveraine improvisée dont la timidité ajoutait à ses attraits naturels ; c'est la maîtresse de maison qui se sent et s'affirme par ses manières, par
ses gestes, par les ordres quelle donne à ses dames; par le regard, un peu dédaigneux, un peu blasé, mais scrutateur, quelle promène dans la salle, où rien ne lui échappe. Le maréchal Saint-Arnaud, le maréchal Vaillant, le ministre Fould, la duchesse de Bassano, les dames de l'Impératrice, Mmes de Montebello, Aguado, Pierre, etc., les comtesses Charles et Stéphanie Tascher de la Pagerie, étaient placés derrière Leurs Majestés, les ministres étrangers dans la galerie de droite, les ministres français avec leurs femmes dans celle de gauche. Les généraux et sénateurs avec l'apostat Pastoret remplissaient le parterre. L'Impératrice me questionna beaucoup sur le prochain mariage de l'archiduchesse Marie-Henriette avec le duc de Brabant. L'Empereur continue de me bouder et moi, de ne pas m'en apercevoir.
Drouyn de Lhuys a tâché de lui faire comprendre le prix d'une bonne entente avec l'Autriche en ces temps critiques et l'a prié de ne pas afficher le dépit que lui a causé mon attitude dans l'affaire de la reconnaissance de l'Empire et, dernièrement, le mariage belge. Mais il paraît que la rancune, cette fois, l'emporte sur le bon sens.
AOUT
Mardi 2. — Avec les Hatzfeld, à la Malmaison, pour faire notre cour à la reine Christine d'Espagne. Les contours classiques de la tête et une figure qui serait encore belle n'étaient les lèvres sensuelles et charnues,
LA REINE DESPAGNE 1*5
font oublier l'exubérance de la taille de Sa Majesté Catholique. Ajoutez une paire d'yeux de gazelle, qui tantôt lancent des éclairs; tantôt, doux et rêveurs, se couvrent de voiles transparents, et vous comprendrez ce que le vieux général Infante, un de ses innombrables ministres, m'a dit un jour : « Au conseil, elle vous demande des choses impossibles. Vous refusez net. Elle insiste. Vous restez inexorable. Alors elle brise votre opposition par un regard, un seul regard, et vous quittez son cabinet, le rouge de la honte au front et la mort à l'âme. C'est ainsi qu'elle a usé ses ministres et fini par se faire mettre à la porte. »
La conversation, fort animée, ne tarissait pas un instant. Elle parla de la Péninsule; déplora l'état où elle se trouve, grâce au système parlementaire, mais s'empressa d ajouter que les choses n'étaient pas encore mures pour le remplacer par d'autres institutions. Le maréchal Narvaez, son grand et puissant ennemi, me dit qu'elle a quitté 1 Espagne, moitié par peur parce qu elle voyait que ses adversaires gagnaient du terrain, moitié dans l'espoir d'être rappelée sous de meilleurs auspices quand le pays comprendrait qu'il était mal gouverné durant son absence.
Mercredi 3. — J'apprends la mort de la marquise d'Osmond, décédée aujourd hui dans son hôtel de la rue Basse-du-Rempart. Encore un de nos rares salons de moins.
Lundi 15. — Assomption. C'est la fête Napoléon. A une heure, réception aux Tuileries. L'Empereur, en î. 10
habit brodé, reçoit le corps diplomatique en le faisant défiler devant lui. C'est une innovation qui déplaît aux diplomates. Ils murmurent, mais ils défilent : murmurantes le salulamus .
Travaillé avec Drouyn de Lhuys, expédié un courrier et assisté au grand banquet diplomatique au ministère des affaires étrangères. Enfin, petite soirée aux Tuileries.
Persigny m'accoste et me dit : « On prétend que je suis un ministre amateur; mais j'ai, en Europe, le privilège de ne pas me tromper. J'ai dit, dans le temps, à l'Empereur : Vous devrez faire un coup d'État. Il n'a jamais voulu me croire. Eh bien, il a été forcé de le faire. Les souverains ne veulent l'admettre. Ils le considèrent comme un parvenu et ils ont tort. Avec lui, cent ans de paix (!). Sans lui, la guerre révolutionnaire qui renversera tous les trônes, excepté le sien. Vous, l'Autriche, vous l'avez empêché d'épouser une princesse. C'est un malheur irréparable. C'est la folie des cours qui sera leur ruine. Il aurait fallu nous pardonner notre origine révolutionnaire. »
Samedi 20. — Le télégraphe mande d'Ischl les fiançailles de l'Empereur. Il épouse la princesse Elisabeth, fille du duc Maximilien en Bavière.
Lundi 22. — Long entretien avec Drouyn de Lhuys. Le ministre a su gagner les bonnes grâces et, autant que la nature de son maître le comporte, la confiance de l'Empereur. Il a pris de l'autorité et s'est rompu aux affaires d'État. C'est la question d'Orient qui l'a fait
RECEPTIONS A L'AMRASSADE IM
mûrir. Son plan est de former de meilleures relations avec l'Autriche et l'Angleterre et de faire, selon les circonstances, le jeu de bascule entre les deux alliances.
Mardi 23. — Aujourd'hui a eu lieu, à Bruxelles, le mariage de l'archiduchesse Marie-Henriette avec le futur roi des Belges
Mercredi 31 . — Aujourd'hui, le ministère des affaires étrangères quitte l'ancien hôtel du boulevard des Capucines pour être installé dans le nouveau palais situé sur le quai d'Orsay, à côté du Corps législatif.
Je résume les négociations diplomatiques mollement conduites pendant ce mois d'août. Le 3, l'empereur Nicolas déclare adhérer aux propositions de Vienne, pourvu qu'elles soient acceptées par la Porte. Je travaille à faire réaliser un projet qui est la retraite simultanée des flottes anglaise et française de Besika bay et celle des troupes russes des Principautés.
J'ai le plaisir de voir et recevoir à l'ambassade un grand nombre de compatriotes, entre autres la princesse Kinsky et son fils Ferdinand; la princesse Joséphine Schwarzenberg, née Wratislaw; sa sœur, la comtesse Gabrielle Dietrichstein, accompagnée de sa fille Aline ; ce cher et excellent comte Alexandre Mensdorff; le général prince Félix Jablonowski, envoyé avec deux officiers pour visiter le camp de Satory.
SEPTEMBRE
Mercredi 7. — Première visite chez Drouyn de Lhuys, dans le nouvel hôtel du quai d'Orsay. C'est M. Guizot qui en a commencé la construction. Il ne pouvait prévoir que le premier ministre qui y entrerait serait Drouyn de Lhuys, alors un de ses sous-ordres, par lui privé de son emploi parce qu'il avait voté, à la Chambre, contre la politique de son chef.
Jeudi 8. — Passé la journée fort agréablement, au Marais, chez la marquise de La Ferté, avec M. Mole, le duc et la duchesse d'Ayen, Armand de Maillé et sa jeune femme, née de Plaisance, et Mme Jules de l'Aigle. Le comte Mole était fort en train et avait, plusieurs fois, ce que j'appelle des accès d'éloquence de salon. Dans l'histoire de son pays, cet homme d'État, ce grand seigneur du temps passé, ce parlementaire de haut bord, n'a jamais marqué en première ligne; mais c'est une grande figure parmi les contemporains.
Le prince de Metternich m'annonce le mariage de sa fille Mélanie avec le comte Pepi Zichy.
Nous sommes dans l'attente de la réponse russe. L'empereur Nicolas acceptera-t-il les modifications turques à la note de Vienne?
Lundi 12. — A Saint-Gloud, présentation à l'Empereur de notre mission militaire au camp de Satory. L'empereur Napoléon était fort gracieux et nous invita lui-même à venir diner le lendemain.